Télécharger la nouvelle au format PDF

Il rêvait de chatons volants

Nouvelle d’anticipation

Par Zulaan

.

Morgay se hissa avec agilité sur la plus haute branche du K’nee-k’nee et, plantant dans l’écorce ses griffes acérées, s’agrippa fermement au tronc grenat effilé. De cette hauteur vertigineuse, il pouvait contempler la plaine de hautes herbes bleues avec une acuité aiguisée. C’était son travail.

Il était guide.

Il était LE guide.

Le clan, vu de si haut, ressemblait à une colonie de minuscules termites Po’Akk, grouillant loin, sous ses pieds. Sa tribu faisait une courte halte, bien méritée. Ces temps-ci, Morgay leur avait imposé un rythme très soutenu, mais cela s’avérait nécessaire. Ils avaient déjà perdu trop de temps lorsqu’ils furent confrontés à cette maudite étendue d’eau qui barrait leur passage.

L’eau était leur pire ennemie. Elle était mortelle pour son peuple. Les petites étendues peu profondes pouvaient, à l’extrême limite et en tout dernier ressort, être franchies. Mais dès qu’il s’agissait de traverser un fleuve ou un grand lac, il fallait coûte que coûte trouver un chemin sûr qui les contournait. C’était la condition sine qua non pour poursuivre la Grande Marche en toute sécurité. A cette seule pensée ses moustaches frémirent. Combien de légendes effrayantes parlaient d’horribles mésaventures qui se terminaient invariablement par de macabres noyades. Mais la pire de toutes les histoires, transmise de génération en génération, comme un legs maudit, était celle du légendaire lac-sans-fin-sans-fond. On racontait que sur ses bords avaient péri des dizaines de clans pris au piège ; ceux qui n’avaient pas su trouver le bon chemin. Morgay n’y accordait qu’un crédit fort réservé. Si des clans au complet avaient péri, d’où seraient sortis les témoins pour rapporter ce genre de foutues histoires qui vous hérissaient le pelage tout entier.

Il observa attentivement son environnement. Du haut de son K’nee-k’nee empourpré, bercé par le timide souffle du vent, il percevait l’éclosion, ci et là sur les branches, des nodules reproducteurs. Ils répandaient aussi haut qu’ils le pouvaient la semence du végétal. Libérées de leur gangue protectrice, les spores s’envolaient portées par l’air, très loin, afin d’essaimer et de se développer à temps pour donner vie à la génération suivante. A peine libérées, les graines déployaient cinq fines ailettes membraneuses et, suivant la force du vent, se mettaient en autorotation, gagnant encore d’avantage d’altitude.

Mais ces jours-ci, le vent ne soufflait quasiment pas. C’était là un des signes qui le faisaient frissonner. Si ses craintes étaient fondées, d’ici peu, il redoublerait d’intensité et se transformerait en véritable cyclone, capable d’abattre les plus massifs des K’nee-k’nee. Ça risquait de leur infliger un nouveau retard, et sans doute de lourdes pertes parmi les anciens et les plus faibles. Il préféra ne pas y songer, car en ce moment-même, son esprit était absorbé par tout à fait autre chose : il allait accomplir quelque chose de grand.

Lorsqu’il n’était pas occupé à guider son clan, il consacrait les longues heures de marche à imaginer un dispositif qui permettrait à son peuple de se servir de la force du vent pour voguer dans les airs et de se déplacer à l’image de ces spores, sources de son inspiration. Durant les quelques rares haltes, lorsqu’il pouvait enfin se reposer, il employait son temps à la fabrication de petits prototypes volants, qu’il essayait aussitôt en chemin. Il avançait lentement sur cette voie, mais il avait déjà cumulé quelques petites victoires et son dernier modèle en date avait toutes les chances de fonctionner de manière optimale.

Il frissonna et secoua tout son corps. Son pelage cendré ondoyait sous la timide caresse du vent. Il en était très fier. La plupart des femelles lui faisaient la cour pour s’accoupler et avoir l’honneur de porter ses rejetons. En tant que guide, il avait bien des privilèges, il était au moins l’égal du chef de la horde, le sinistre et maladivement jaloux Cha’Barr. Et il était l’un des meilleurs pisteurs de mémoire de son clan. Elles étaient toutes folles de lui. Il émit un ronronnement de satisfaction et fouilla avec ses mains dans son sac à dos.

Il sorti de sa poche interne le modèle réduit confectionné avec grand soin, enleva les protections, puis déplia les cinq ailettes et défroissa le délicat tissu organique avec lequel il avait façonné la voilure. Il patienta, attendant une bourrasque propice.

Jamais encore il n’avait été aussi près du but. Son petit appareil, assemblé avec un soin extrême et sa foi inébranlable, volerait enfin. Il en était persuadé.

Le vent murmura dans le feuillage. Il hésita une fraction de seconde, puis laissa échapper sa création de ses mains.

Pris par le souffle, l’engin chuta de quelques mètres. Morgay retenait son souffle et crispa ses griffes. Mais tombant ainsi, il prit de la vitesse et se mit soudainement à tourbillonner. Au début il vacilla maladroitement puis, prenant de l’assurance, se mit en autorotation, s’éleva lentement, de plus en plus haut, de plus en plus loin…

Il volait ! Il volait enfin ! Il avait raison !

Morgay était ému. Il accompagna du regard sa merveilleuse invention, aussi loin que ses facultés visuelles le lui permettaient. Il savait maintenant que son peuple emporterait enfin la victoire définitive dans cette marche sans fin. Ils n’auraient, d’ici peu – juste le temps d’assembler à grande échelle une série d’appareils grandeur nature -, plus besoin de marcher durant toute leur vie. Ils seraient portés par le vent. Ils feraient des sauts. Ils s’établiraient à un endroit durant de longues périodes puis, le moment venu, il leur suffirait de prendre leur envol pour s’éloigner encore d’avantage. Exactement comme les gigantesques arbres K’nee-k’nee qui avaient le temps de sortir de terre et de s’élever à deux, voire trois cent mètres d’altitude, puis libéraient des spores pour ensemencer des régions lointaines, avant de disparaître à jamais. Peut-être même que les clans pourraient alors suivre une autre évolution ? Ne plus chasser, mais élever le gibier. Prendre le temps de réfléchir à d’autres formes d’engins, encore plus performants, pouvant emmener d’un seul coup toute la tribu… Tout paraissait en réalité possible.

A cet instant précis, il se sentait enfin apaisé, heureux et délivré du spectre de cette éternelle fatalité. Il scruta de nouveau l’horizon.

Loin devant, il distinguait nettement un changement de la topographie du terrain. Les plaines bleues s’estompaient, laissant place à une chaîne de montagnes brumeuses couleur violacée, qui coupait l’horizon de part en part. Il avait déjà dû une fois mener son clan sur des pistes enneigées, à très haute altitude. Cela se solda par de nombreuses morts, dont sa concubine favorite. Il gardait d’elle un souvenir olfactif persistant. Il ne l’oublierait jamais. Il l’avait tant aimée.

Ce chemin-là ne lui inspirait pas confiance. Il valait mieux tenter un contournement, même si cela devait entrainer un nouveau retard : ils redoubleraient de vitesse et raccourciraient les temps de repos. Ça c’était déjà pratiqué et ils pouvaient y arriver une fois encore.

La plaine qu’ils traversaient était parsemée de K’nee-k’nee majestueux, dont les plus hauts perdaient leurs sommets dans les nuages cotonneux teintées de toute la gamme des tons orangés. Ces végétaux couleur sang, poussaient à une vitesse vertigineuse et atteignaient leur taille adulte en espace d’une seule génération du peuple des Marcheurs. De toute manière, tout allait vite sur le monde. C’était l’unique condition de survie.

De part et d’autre, parmi la végétation luxuriante, il apercevait aussi des vieux troncs noircis. Certains gisants à même le sol, d’autres figés dans des positions grotesques. Fissurés, mutilés, érodés. Tous morts, frappés par la terrible malédiction qui planait sur son monde et qui était à leurs trousses. Ainsi, tout semblait cyclique. Le mal revenait constamment et la vie n’avait aucune seconde à perdre ; il fallait avancer coûte que coûte. Génération après génération fuir, encore et encore… Éternellement.

Morgay distinguait ci et là des troupeaux d’animaux qui, invariablement, se déplaçaient dans la même direction que son clan. Aucune créature ne perdait de temps, aucune ne s’arrêtait plus qu’il ne fallait à son organisme pour récupérer de la fatigue. Il nota toutefois que la plupart des bêtes semblaient adopter d’instinct la même stratégie que lui et se dirigeaient davantage vers le sud, pour éviter la chaîne de montagnes qui coupait le paysage. Cela le conforta dans sa décision. Il fallait qu’il avertisse le chef qu’il y aura un nouvel itinéraire à emprunter. Et le temps pressait.

Il étudia avec grand soin les pistes à suivre. S’ils suivaient dès maintenant la nouvelle direction, il serait plus facile de gérer le temps qu’en poursuivant tout droit jusqu’aux montagnes, puis en tournant alors à quatre-vingt-dix degrés.

Très loin, au sud, à la limite de ses capacités visuelles, il distinguait que les sommets devenaient moins élevées et que la chaîne se courbait dans la même direction que celle qu’il comptait emprunter. C’était jouable. Difficile mais pas impossible. Ils ne pourraient guère faire plus de quatre haltes majeures en chemin. Mais pour réellement récupérer le temps perdu, il décida de n’accorder que trois temps de repos longs à son clan. Il raccourcira également les petites pauses intermédiaires de récupération. Il y aura des protestations et certains montreront leurs griffes, mais leur survie en dépendait, alors tous finiront par s’y faire.

Il fallait se presser. Une envie irrépressible de se faire les griffes le prit et il lacéra profondément l’écorce du K’nee-k’nee. Ça le détendait. De la sève rouge collante perla le long des crevasses. Il profita pour enduire avec ses deux armes, de fines et redoutables lames taillées dans du cristal de La’ash. La sève était un terrible poison foudroyant, à condition de la cueillir en hauteur, prêt des pousses fraiches. Exactement là où il se tenait.

Il cambra son dos et étira voluptueusement ses bras et sa queue, puis, avec une souplesse incroyable, sauta de branche en branche et en un rien de temps arriva au sol, deux-cent cinquante mètres plus bas.

Purr-Purr, l’albinos, accouru aussitôt. En signe de salut universel ils s’effleurèrent tous deux du bout des moustaches, qui poussaient de part et d’autres de leurs museaux, et échangèrent quelques impressions olfactives. Purr-Purr paraissait tendu. Morgay le sentait bien à son odeur que quelque chose n’allait pas – il le connaissait comme s’il l’avait fait.

Purr-Purr était chaman. Probablement l’un des meilleurs chamans qu’ait connu leur clan. Ils faisaient tous deux partie de cette génération miraculeuse qui avait donné plusieurs portées d’exception, au grand dam et mépris des anciens de la horde, pour lesquels, de toute façon, « c’était mieux avant »…

Ça se présente mal, chuchota d’une voix à peine audible son compagnon. Nous échouerons.

Morgay, sans vraiment écouter son ami, retroussa ses babines en un rictus affichant ses crocs blancs effilés, puis jeta :

Tu te trompes, mon Frère de Marche, elle vole !

Purr-Purr afficha un air circonspect. Il n’avait pas saisi les propos de son compagnon et cherchait un quelconque sens premier, voir caché. Devant sa mine déconfite, Morgay pouffa de rire et prit Purr-Purr par l’épaule, le regarda au fond de ses grands yeux félins et lui dit :

Bientôt nous ne marcherons plus. Ça sera du passé définitivement. Mon dernier prototype s’est envolé. J’ai réussi ! Tu m’entends ? J’ai réussi. Il passa sa langue sur ses babines marquant une courte pause. Maintenant, il nous faut gagner un maximum de temps et avancer aussi loin et vite que nous pourrons. A chaque nouvelle halte, je formerai des équipes qui en instruiront d’autres. Petit à petit nous construirons des engins volants qui seront portés par le vent. Nous ferons des essais. D’abord des téméraires, puis d’autres volontaires. Pour finir, nous nous déplacerons en essaim, tout le clan porté par le vent, de plus en plus loin. Notre société changera enfin. Nous aurons le temps d’accomplir de belles choses…

Il gesticulait et battait l’air nerveusement avec sa longue queue cendrée. Il paraissait tellement enthousiaste. Purr-Purr émit un court miaulement d’agacement.

Morgay !

Le pisteur s’arrêta et plongea son regard couleur ambre dans les yeux blancs du chaman albinos. Son ami paraissait si distant.

J’ai eu une nouvelle vision…

Morgay le coupa net.

Je ne veux pas savoir ! Excuse-moi Purr-Purr, je ne veux vraiment pas le savoir… Désolé…

Purr-Purr dressa nerveusement son pelage sur la nuque, puis haussa les épaules. Au moins il avait essayé.

Morgay quitta le chaman et se lança à la recherche du chef. Il le trouva au beau milieu d’une horde de femelles.

Cha’Barr, l’imposant mâle au pelage roux, n’était pas réellement un ami. C’était un bagarreur invétéré, aveuglé par une jalousie maladive, qui s’était frayé un chemin dans la horde à la force de ses griffes, de sa cupidité et de ses sournoiseries. Peu l’appréciaient, mais tous le craignaient. Tous sauf Morgay.

Sans aucune forme de politesse, le pisteur interpella le chef.

Cha’Barr, nous devons changer de direction. Une nouvelle chaîne de montagnes se dresse sur notre chemin. Il vaut mieux nous déplacer d’avantage vers le sud pour la contourner.

Et donc ? rétorqua froidement l’imposant guerrier, toisant de haut et avec un mépris affiché son interlocuteur.

Nous allons devoir raccourcir les haltes et supprimer un repos long…

Hors de question, Morgay ! Cha’Barr, pencha son corps athlétique vers l’avant, et profitant dans cette posture menaçante de sa stature impressionnante, le coupa net. Tes élucubrations ne font que nous affaiblir. Tes décisions fantaisistes nous ont déjà coûté beaucoup de temps précieux, perdu à quoi ? Je te le demande, à quoi ?

Morgay ne comprenait pas où le chef voulait en venir et demeurait interdit.

Je vais te le dire Morgay. Si tu passais moins de temps dans tes bricolages futiles nous n’en serions pas là ! Nous pourrions même nous octroyer un temps de repos supplémentaire. Mais non, l’enfant gâté préfère fabriquer des jouets et vagabonder, rêveur, dans la cime des arbres plutôt que de faire ce pourquoi il a été désigné. Tu sais Morgay, ça fait un moment que ça me démange, mais sache-le, c’est ta dernière chance. Soit tu arrêtes tes enfantillages et tu te consacres à temps plein à ta fonction, soit je te place en queue de notre peloton et tu serviras d’appât aux prédateurs. Me suis-je bien fait comprendre ? Maintenant dégage de ma vue et guide-nous vers ces montagnes !

Le pisteur baissa les bras. Il ne pouvait pas lutter contre l’ignorance et l’obscurantisme du chef de clan qui eut un bref moment d’hésitation, puis se tourna vers le guide avec une malice nauséabonde dans le regard.

Ah, mais oui, bien sûr… Je comprends mieux maintenant… Chaton a peur des vilaines montagnes, ça lui rappelle de mauvais souvenirs, n’est-ce pas ? Un rire guttural aux allures de rugissement saccadé, accompagna cette dernière phrase.

Morgay fut frappé de stupeur. C’était injuste. Totalement injuste. Cha’Barr le savait bien qu’il était de loin le meilleur pisteur que le clan ait eu depuis plusieurs générations. Mais il était jaloux. Il était jaloux de tout. Quel imbécile ! Et sa petite phrase assassine, il ne la lui pardonnerait jamais. Il secoua son pelage et s’éloigna du guerrier, suffisamment loin pour ne plus sentir son odeur fétide.

Le temps calme était sur le point de s’achever. Le vent redoubla d’intensité. Il portait d’infinies nuances d’odeurs que Morgay analysa en expert. Il était temps de repartir. La tempête de vent qu’il redoutait était sur leurs traces. Il avait remarqué également un subtil changement de température. Elle avait baissée imperceptiblement. Et c’était ce détail très précis qui l’inquiétait le plus.

Il émit un miaulement perçant, haut perché dans les ultrasons. C’était le signe pour tout le clan qu’il fallait se remettre en marche.

Avec une rapidité surprenante, les trois cent membres de la horde furent prêts en à peine quelques minutes.

Morgay prit la tête du cortège. Les guerriers et les chasseurs entourèrent les femelles et les petits. Comme d’habitude, c’étaient les anciens et les malades qui fermaient la marche. Ils constituaient un rempart efficace contre les assauts des prédateurs. De même, lorsque les plus faibles ne parvenaient plus à avancer, ils s’arrêtaient tout simplement, attendant paisiblement la fin.

Ils étaient entourés de hautes herbes qui obstruaient la vue. De temps à autres, Morgay bondissait sur des arbres pour vérifier qu’ils gardaient bien le cap imposé par Cha’Barr. Il humait alors l’air et analysait chaque variation d’odeur. Lorsqu’il se retournait, il voyait loin derrière… Non, il ne valait mieux même pas y songer.

Du haut de sa nouvelle vigie, il huma l’odeur qu’il redoutait constamment. Il détecta la présence d’une meute de lions Kee’Phree qui s’embusquaient non loin de là. Il donna l’alerte par un bref signe de main adressé au chef. Le clan s’arrêta aussitôt et, sur l’ordre du meneur, les guerriers, hérissant leurs poils, resserrèrent le cercle autour des femelles et des petits.

Morgay se demandait souvent quel lien de parenté unissait son espèce à celle de ces lions. Laquelle était apparue la première ? Étaient-ils réellement cousins ou n’avaient-ils rien à voir sur l’arbre de l’évolution des espèces ?

Durant leur périple, ils rencontraient parfois d’anciens ossements. Certains étaient vraiment très vieux. Les plus sages du clan prétendaient, se livrant une analyse scientifique et s’appuyant sur la tradition orale, que jadis leur peuple se déplaçait à quatre pattes, exactement comme ces lions qui n’allaient, d’ailleurs, pas tarder à passer à l’attaque.

Un rugissement terrible déchira l’air. De quatre directions à la fois, d’énormes félins à la crinière d’un noir de jais bondirent sur l’arrière de la formation. L’un d’eux, sans l’ombre d’un doute le meneur, atterrit directement sur Baash, un ancien guerrier. D’un coup de crocs il lui broya la gorge et l’emporta en une fraction de seconde, disparaissant dans les broussailles. C’était leur tactique favorite. Deux ou trois faisaient diversion, tandis que le plus expérimenté se saisissait d’une proie et l’emportait. Mais ces attaques ne s’arrêtaient pas là. Le tribut à payer à la nature sauvage était toujours élevé. Des rugissements terribles et des cris retentissaient durant de nombreuses minutes et le sang coulait à flot.

Pour impressionner les assaillants, les guerriers du clan crachèrent à tour de rôle en arrondissant le dos et dressant le pelage. Ils maniaient de longues lances qui se terminaient par des dards effilés, aussi mortels que leurs griffes. Ils les utilisaient pour repousser les attaques en direction de la troupe des anciens et des moribonds. Les lions tentèrent quelques attaques sur le cœur du clan, attirés par les parfums juteux et tendres des femelles et des plus jeunes, mais les lances mortelles étaient fort dissuasives.

Dans le feu de l’action, les guerriers parvinrent à abattre deux lions noirs fougueux, encore trop jeunes et visiblement inexpérimentés. Les bêtes agonisaient en râlant et répandant leur sang sombre sur le sol ocre. Aussitôt quelques chasseurs, les plus anciens, les tiraient au centre du cercle formé par les défenseurs et commençaient à les dépecer encore vivants, et à rassembler à la va-vite les bons morceaux, qui allaient constituer une réserve supplémentaire pour le clan. Dans la nature, c’était donnant-donnant. Un permanent échange, où la mort des uns alimentait la vie des autres.

C’est à ce moment précis que Morgay, légèrement isolé, se retrouva nez à nez avec l’immense bête noire qui, lors de la toute première attaque, avait emporté le vénérable guerrier. La bête l’avait flairé et contourné, à l’abri des hautes herbes. Une proie facile, isolée et jeune. Voilà qui constituait un morceau bien appétissant.

Le lion avait encore toute la gueule ensanglantée, c’était le sang de Baash. Ses yeux étaient fixés comme deux stylets mortels sur sa victime. Il tendit ses muscles à l’extrême et passa sa langue sur ses crocs impressionnants. Il allait passer à l’attaque.

Morgay cambra son dos et cracha en direction du fauve en prenant une posture agressive. Le lion répondit aussitôt en bondissant avec une puissance terrible. Avec une déconcertante agilité le pisteur roula sur le côté, prit appui sur le sol et se propulsa dans un nuage de poussière à plusieurs mètres de hauteur. Arrivé à cette altitude, il se retourna en vol sur lui-même et dégainant ses deux lames courbes, se plaça au-dessus de la bête. Le lion fut surpris par autant d’agilité. Cette fraction de seconde causa sa perte. Morgay retomba au niveau de l’imposant cou noir et y planta ses deux longues dagues acérées, enduites fraichement de poison, qui tranchèrent avec une précision stupéfiante les deux principales artères du cou velu de la bête. Le lion, paralysé, s’effondra quelques secondes plus tard. Il fut parcouru de quelques spasmes, puis la vie le quitta définitivement. Les autres félins se retirèrent aussitôt. Il n’y avait qu’un code que la nature respectait : on s’incline toujours devant le plus fort, surtout quand celui-ci a dominé le mâle Alpha.

Cette victoire attira à Morgay l’admiration à l’unanimité du clan. Surtout celle des femelles, dont il perçut de doux ronronnements et quelques discrètes émissions de phéromones bien lubriques. Quant aux petits, ils s’amuseraient dorénavant durant longtemps à reproduire les figures acrobatiques de Morgay, dont ils avaient été témoins. Sans doute qu’un jour, l’un d’eux le surpasserait en agilité. Mais ainsi étaient les choses. Seul le chef lui lançait des regards noirs. Sa jalousie était plus que tangible et se muait à présent en haine. Une haine viscérale.

Les blessés furent auscultés par Purr-Purr et ceux qui pouvaient continuer avec le groupe sans le ralentir furent soignés, les autres furent abandonnés sur place. La horde se remit en marche rapidement.

Les heures s’écoulaient, tandis que le clan progressait à un rythme fort soutenu. Les hautes herbes bleues devenaient de plus en plus éparses, changeant subtilement de coloration et se parant de teintes violacées. Le sol s’élevait petit à petit, se métamorphosant également. Ils approchaient des montagnes. Selon les ordres du chef, la horde fit quatre haltes sur le chemin. La dernière était totalement inutile, mais Morgay sentait bien que le chef avait besoin de s’attirer rapidement la sympathie des marcheurs pour compenser la récente victoire du pisteur sur le lion noir.

Les montagnes se dressaient maintenant face à eux. Les sommets culminaient, tels de puissants poignards tendus vers le ciel indigo parcouru de nuages oranges.

En prenant lentement de l’altitude, Morgay distinguait une nouvelle odeur. Tout d’abord à peine décelable, elle augmentait en intensité à mesure de leur avancée. Elle était étrange. Elle ne rappelait absolument rien de connu au pisteur et ce détail le chiffonnait cruellement. Il y avait quelque chose d’agréable, comme un parfum de nourriture légèrement faisandée et épicée, mais différent de tout ce qu’il connaissait.

L’escalade était laborieuse et ralentissait considérablement la progression. Morgay devenait nerveux. Le retard accumulé par la bêtise du meneur allait être très difficile à rattraper. Et si les montagnes continuaient, après ces sommets, ça pourra être encore bien pire que ce qu’il imaginait. Il émit un miaulement d’anxiété sourd et bref.

Au loin, derrière, la tempête de vent faisait rage.

Elle LE précédait.

Elle annonçait SA venue.

Morgay se retourna rapidement vers l’avant, terrifié.

L’odeur l’obsédait.

Ils étaient de plus en plus haut, et le sol était devenu rocailleux, parfois coupant. Certaines pentes qu’ils escaladaient étaient particulièrement propices à des éboulements. Il fallait redoubler d’attention. Morgay avait une bonne avance sur le reste du groupe, et s’approchait enfin de la masse uniforme et longue des sommets, qui leur barraient perpendiculairement le chemin. Une fois là-haut, ils feraient une nouvelle pause, puis il déciderait quel serait leur avenir et la direction à prendre.

Plus que quelques centaines de mètres le séparaient du haut de la crête. Le parfum inconnu était à son paroxysme. Il se mêlait à un bruit puissant lointain, d’origine non identifiée. Il franchi la distance en quelques rapides foulées et s’immobilisa, interdit.

Il était devenu comme une statue de pierre.

Son visage se figea en une sorte d’expression mêlant la plus grande stupéfaction à l’abandon total.

Devant ses yeux, de part et d’autre et à perte de vue, s’étendait quelque chose qu’il n’aurait jamais pu imaginer.

Le sommet sur lequel il se tenait, était une gigantesque falaise de centaines de mètres de haut, surplombant une étendue d’eau déchaînée, parsemée de titanesques rouleaux d’un noir-gris profond, recouverts d’une écume blanche, qui s’écrasaient dans un vacarme assourdissant des centaines de mètres plus bas. Il n’y avait aucun bord visible. Ni sur sa gauche, ni sur sa droite, ni devant, aussi loin que pouvait porter son regard. Rien !

De l’eau, de l’eau et encore de l’eau, à perte de vue cette maudite eau.

La légende du lac-sans-fin-sans-fond prenait corps ici et maintenant. Il se laissa glisser au sol. Toute forme de volonté et d’envie de vivre l’abandonna. Il demeura immobile durant un long moment.

Non loin de lui, il aperçut un rocher, aux pieds duquel apparaissait un petit objet qui lui sembla familier. Il mit un petit moment à réaliser. Les larmes montèrent à ses yeux. Il se leva et en titubant s’approcha et tomba à genoux juste devant. C’était son engin miniature volant qui avait fini sa course ici, arrêté par un obstacle qu’il n’était pas parvenu à franchir. Quelle ironie.

Il était trop tard pour faire demi-tour, ou essayer de contourner par les crêtes. Ils étaient perdus.

Le reste du clan arrivait petit à petit au sommet. A tour de rôle, ils découvraient l’horreur dans toute sa splendeur.

Plus personne ne parlait. Plus personne ne ronronnait. Ils se rassemblèrent tous, blottis les uns contre les autres. Ils étaient résignés. Ils avaient perdu soudainement tout espoir.

Quelques heures plus tard les premières bourrasques de vent déferlèrent dans un rugissement apocalyptique. Ils dispersèrent tous les nuages. Puis, petit à petit, le ciel commença à s’assombrir étrangement. Ils furent transis de peur. La malédiction avançait droit sur eux. Le froid se fit plus mordant, ainsi que le vent, qui finit par se métamorphoser en un hurlement sinistre, signe annonciateur de Sa venue.

La terreur s’empara des cœurs. La douce lumière qui les accompagnait depuis leur naissance à chaque seconde de leur vie, était en train de disparaître à jamais. Tandis que les ténèbres recouvraient le monde, Morgay tourna encore une fois ses yeux apeurés vers le ciel. Il vit alors quelque chose d’incroyable. De minuscules petits points lumineux apparaissaient par milliers au-dessus de leurs têtes. C’étaient donc ça les trous qui perçaient, selon les légendes, le linceul mortel qu’étendait sur le monde Celui-qui-avançait-derrière.

Avec les ténèbres vint le froid qui saisit leurs chairs. Ils s’endormirent à jamais. La nuit tomba sur leur monde.

.

.

Le siège du JPL était en effervescence. Tous les grands pontes de la NASA, les scientifiques accrédités et les membres éminents et influents du gouvernement étaient là. On notait également la présence des généreux financiers : les quelques plus grosses fortunes mondiales, une douzaine de riches magnats de l’industrie et une flopée de banquiers qui avaient financé l’opération. Sans oublier, bien sûr, les délégations internationales « autorisées », toutes méticuleusement triées sur le volet. Des journalistes, acquis à la cause et dans les bons papiers du gouvernement furent accrédités à couvrir l’évènement. Tout cela sous l’œil discret mais vigilant des services secrets omniprésents.

L’information qui allait être livrée au monde devait être soigneusement contrôlée. Tout avait été orchestré à l’avance et le scénario devait se dérouler point par point, selon le synopsis dressé par les hauts responsables politiques du programme. Les enjeux étaient trop importants pour susciter la moindre polémique ou la plus infime erreur d’interprétation, surtout connaissant le pouvoir disproportionné des réseaux sociaux et des aficionados des théories farfelues qui les polluaient. Le fait est que, depuis la proclamation de l’indépendance du Darknet, qui se constitua première nation virtuelle du monde, le réseau était véritablement saturé de propagandes et de révélations sulfureuses en tout genre, pas du tout du goût des autres puissances mondiales. Il y avait de quoi être nerveux.

Le projet « White Fountain » devait être présenté aujourd’hui au siège du JPL et – clou du spectacle -, on devait activer devant tous ces VIP le générateur quantique, qui allait créer en direct une brèche dimensionnelle, reliant la terre à un autre monde. Cet autre monde avait été choisi au préalable parmi deux « finalistes », qui avaient été sélectionnés à leur tour parmi une bonne douzaine de candidats cosmiques, tournant autour d’étoiles lointaines. Et ce choix final était comme une pilule amère, que le professeur Félix Jenkins ne parvenait pas à digérer. Il était le père de tout ce projet et était le plus qualifié pour faire ce choix ultime. Choix que quelqu’un d’autre avait fait à sa place.

Félix Jenkins était l’un de ces génies qui apparaissent spontanément tout au long de l’histoire humaine. Il était de la trempe d’un Isaac Newton, d’un Albert Einstein, d’un Stephen Hawking ou encore du fameux surdoué africain, N’Goro, père des champs du chaos… Il fut assez rapidement repéré par le gouvernement et enchaîné, par les clauses de son contrat et d’habiles pressions, à servir avec honneur sa nation. Honneur et anonymat. Mais Félix était un rêveur. Totalement absorbé par sa création, l’anonymat ne le dérangeait pas, tant qu’on le laissait faire joujou avec ses formules mathématiques…

Il repassa devant ses yeux la scène qui s’était déroulée, il y a de cela plusieurs mois, lorsqu’il fut convoqué dans le bureau du directeur du JPL, John Lew, le fameux administrateur vérolé jusqu’à la moelle par les pots de vin et rongé par une jalousie maladive à tous propos. La discussion qu’ils avaient alors eue l’avait particulièrement affecté.

Félix, nous ne pouvons pas choisir la planète que vous nous avez recommandée. Le directeur adoptait ce ton paternaliste et condescendant qui faisait hérisser le poil au scientifique.

Comment ça John ? C’est absurde, vous savez aussi bien que moi, que c’est une occasion inespérée pour l’Humanité. Ce monde est une véritable oasis de vie ! Tous nos capteurs et toutes nos analyses convergent là-dessus, aucun doute n’est permis !

Le directeur, pencha son corps athlétique vers l’avant, et profitant dans cette posture menaçante de sa stature impressionnante, le coupa net. Il parlait comme une machine, articulant chaque mot, chaque syllabe, comme pour faire rentrer la moindre consonne de force dans la tête du scientifique. Il n’était pas réellement adepte des voyelles, trop douces à son goût, et les durcissait artificiellement, ce qui donnait à sa voix un accent particulier et inimitable, à la limite d’un rugissement saccadé.

L’autre planète, celle que j’ai choisi MOI, est également pourvue de vie, Félix ! Elle présente le grand avantage de correspondre exactement à l’idée que se fait le consommateur lambda d’un monde extrasolaire colonisable : Une masse et une taille semblable à la Terre. Une position située exactement au centre de la zone d’habitabilité par rapport à son étoile. Et surtout Félix, surtout, un cycle de jours et de nuits conforme à notre mode de vie. Il prit une bruyante respiration et continua, plantant son regard hostile dans les yeux couleur ambre du chercheur.

Comment voulez-vous que j’explique à tous ceux qui ont financé ce projet que nous allons ouvrir une fenêtre sur un monde où il fait jour durant trente ans et nuit autant d’années ?! Félix, votre monde est beaucoup plus grand que notre Terre, ce qui doit très certainement le rendre totalement inhospitalier, il tourne sur son axe à une vitesse extrêmement lente, celle d’un homme qui marche ! Et en plus il n’a même pas de lune ! Ça fait beaucoup de conditions néfastes réunies ensemble… Allons, voyons, soyez raisonnable, vous êtes un scientifique, plus un enfant capricieux et rêveur !

Ça ne veut rien dire John, nous avons mesuré sa masse et, malgré sa taille et sa vitesse de rotation, la gravité, pour une raison que nous n’expliquons pas, est juste légèrement inférieure à celle de notre propre planète. Puis, ce monde présente l’avantage d’être vieux, au moins aussi vieux qu’est la Terre. La vie s’est adaptée, elle a pu s’épanouir et aboutir sans doute à une forme dotée d’intelligence. La signature qu’elle émet est incomparable par rapport à l’autre planète…

Foutaises ! lança le directeur, d’un ton suffisant. C’est des balivernes, vous savez bien qu’il faut rester prudent avec les relevés des instruments à pareilles distances. Puis, vous avez lu trop de livres d’anticipation, mon vieux ! C’est une question de bon sens. Il y a à peu près zéro pour cent de chances, et je suis large dans mon estimation, qu’une quelconque vie intelligente ait pu émerger dans un tel environnement. Durant trente ans la température descend tellement que tout gèle immédiatement. C’est la mort assurée ! La M-O-R-T, vous m’entendez Félix ? martela le directeur, tandis que de l’écume blanche se formait sur la commissure de ses lèvres.

Je ne suis pas d’accord, la vie trouve toujours une manière de s’adapter, continua le professeur, profondément agacé. Nos découvertes sur Saturne, Jupiter et leurs lunes, l’ont bien prouvé ! On peut très bien imaginer un mode de vie nomade, pourquoi pas en perpétuel mouvement… John, la planète que vous avez choisie n’est pas la bonne, elle n’a pas encore tout à fait fini de se stabiliser. Le système est trop jeune, la vie…

Eh bien justement, tout est possible ! rugit John, frappant avec vigueur de son poing velu le dessus de son bureau, qui plia bruyamment sous la force de l’impact. Nous serons des pionniers, Félix ! La vie que nous allons rencontrer pourra être modelée à notre image. Nous deviendrons des dieux, Félix, vous m’entendez ? D-E-S  D-I-E-U-X ! Nous reviendrons à notre propre point de départ. Ça sera une nouvelle chance pour l’Humanité ! Un nouvel espoir ! C’est ça que demande le peuple, c’est ça que veulent nos financiers ! C’est ça que nous leurs offrirons sur un plateau d’argent !

Le scientifique baissa les bras. Il ne pouvait pas lutter contre l’ignorance et l’obscurantisme de cet homme. Comment cet énergumène avait-il pu se hisser à ce poste ? Oui, bien sûr, grâce à ses réseaux occultes, grâce aux politiciens, grâce aux promesses, grâce aux pots de vin et surtout grâce à sa fourberie. Ça lui donnait la nausée. Des dieux ! Quelle exécrable prétention !

Les souvenirs de cette entrevue se bousculaient dans sa tête. Mais le grand moment c’était pour maintenant, et il fallait qu’il reste professionnel quoi qu’il arrive et quelles que soient ses considération personnelles.

Quel dommage que le dispositif « White Fountain » soit à usage unique. Cette idée lumineuse avait été théorisée dans ses grandes lignes, il y a un bon siècle déjà par ce fameux scientifique handicapé, qui s’était frayé une place de choix dans le panthéon des plus grands Hommes ayant marqué l’Histoire de la science. Félix avait un respect presque religieux pour cet illustre prédécesseur. Il avait fait sa thèse sur cette théorie et ses travaux avaient même été publiés dans la prestigieuse revue Nature. Ce qui pour un étudiant était un sacré coup de pouce, en terme de potentialité de carrière. Le projet « White Fountain » était son bébé. Il avait développé les théories de son prédécesseur et les avaient concrétisées, rendant possible un rêve absolument fou. Mais tout cela avait un prix. Un prix qui frisait la démence.

La quantité d’énergie, qui allait être déployée pour ouvrir de manière permanente ce passage, avait nécessité dix ans de production non-stop, d’une batterie complète de centrales nucléaires expérimentales. Ces générateurs hors normes fonctionnaient à base d’antimatière. Ils avaient été spécialement construits pour l’occasion dans le désert du Nevada. Un tel effort ne pouvait être envisagé une seconde fois avant bon nombre d’années. L’Humanité n’en avait pas les moyens, elle était en crise depuis déjà plus de cent ans. C’était, comme on le disait dans le métier, un « One shoot » et il n’y avait aucune place à l’erreur ou pour un second essai.

Mais il était confiant, les années de tests et de simulations le rassuraient complètement. Et ça faisait déjà quinze ans qu’il travaillait avec ses collaborateurs sur ce projet, qu’il avait imaginé et amené à son épanouissement. Quinze années de labeur acharné, précédées d’au moins autant de temps, si ce n’est plus, de conceptualisation.

Pour Félix, « White Fountain » devait être le tout premier pas. Si tout fonctionnait comme prévu, cela permettrait à l’Humanité de quitter enfin son berceau et de se répandre dans les étoiles. Après la première brèche, dans une ou deux dizaines d’années, une seconde pourra être ouverte, vers d’autres mondes. Toujours de plus en plus loin. Au début il y aurait des téméraires et des volontaires, mais plus tard, les Hommes se déplaceraient en essaim, par grands groupes, adoptant un mode de vie nouveau. Une nouvelle étape de l’évolution serait alors franchie. La société changerait enfin. Elle pourrait accomplir de si belles choses, là-haut dans les étoiles…

Les humains feraient des sauts. Ils s’établiraient à un endroit puis, le moment venu, il leur suffirait de construire des générateurs sur place pour sauter vers d’autres mondes. La galaxie ouvrirait ses bras à l’humanité qui, en voyageant, se métamorphoserait inévitablement. Après tout, songeait Félix, les voyages forment la jeunesse et notre société n’en était qu’à son adolescence. Peut-être même que les humains pourraient alors suivre une autre évolution ? Tout paraissait en réalité possible…

.

Félix était dans les coulisses. Il avait préparé un petit discours de circonstance. Accessible à tout un chacun, même au plus démuni intellectuellement des politiciens présents. Il était court, précis et humble, sans aucune envolée lyrique et, surtout, rendait hommage à la formidable équipe de scientifiques qui avaient pris part, depuis des années, à cette mission. Aujourd’hui était venu le moment où il quitterait définitivement son anonymat. Il pensa quelques instants – amusé -, à sa famille qui le découvrirait sur le holo du salon, s’adressant à la planète entière. Ses enfants seront si fiers de lui. Les clauses inscrites sur son contrat l’obligeaient à dissimuler la nature exacte de son travail, même à sa femme et à ses propres enfants. Mais tout cela, aujourd’hui, deviendrait du passé. Une nouvelle vie s’ouvrait désormais pour lui et pour le reste de l’humanité.

Un tonnerre d’applaudissements retentit. On annonça l’entrée en scène du responsable de la mission.

C’était à lui.

Il passa sa main dans ses cheveux cendrés, il était un peu stressé. Il se racla la gorge et s’apprêta à s’avancer devant le parterre des officiels, quand il sentit une main se poser sur son épaule. Elle le retenait fermement. C’était celle du géant roux, John Lew, qui se matérialisa soudainement à ses côtés. Félix fut surpris. Il le fut d’autant plus que c’est John qui s’avança devant le pupitre, sous une véritable ovation.

Tout le reste devint soudainement flou.

Il venait de goûter à la plus grande humiliation de sa carrière. John s’était attribué la totalité du succès de la mission. Il commença son discours par une citation, puis s’envola vers les hauteurs vertigineuses d’un verbiage nauséabond, plein de bons sentiments, coécrit par la batterie des chargés de communication qu’il trainait perpétuellement dans son sillage.

Son supérieur présenta le projet « White Fountain » à sa propre sauce. Il n’était plus question d’évolution, ni aucune place sous les étoiles pour l’humanité. Non, tout resterait à sa place, comme avant, et ce sont juste les « retombées extraordinaires » qui viendront balayer une fois pour toute la cirse planétaire, élevée à cette époque d’inégalités sociales au rang d’une véritable religion.

Félix, abasourdi, resta planté bouche bée.

Après un long moment d’hésitation, il prit une décision.

Il jeta un dernier regard vers son directeur qui, là, devant les micros, entamait son ascension divine sur les pages de l’Histoire, puis tourna les talons et quitta le prestigieux auditorium du JPL. Il se dirigea vers son propre bureau, situé dans une annexe, un peu plus loin sur le campus. Il n’y avait personne. Toute l’équipe était de la revue et assistait en direct à ce mauvais film diffusé en ce moment-même sur toute la planète.

Il referma soigneusement les portes derrière lui, alluma son ordinateur quantique et se connecta en super-administrateur au réseau du projet « White Fountain ». Avec un soin extrême, il effaça tous les dossiers relatifs à la mise en place et à l’historique du projet. Toute la partie scientifique, mathématique et physique fut définitivement supprimée. Les travaux, ressources, équations et étapes de conception furent méthodiquement remplacés par une succession de zéros. Il accéda ensuite aux serveurs qui contenaient les sauvegardes de sécurité et remplaça les années de labeur par du vide quantique. Une demi-heure plus tard le projet « White Fountain » n’était plus qu’une coquille vide, composé d’exactement le même poids numérique, mais constitué de zéros sans fin. Désormais, plus aucun scientifique au monde ne serait capable avant des décennies de reconstituer le cheminement intellectuel qui lui avait permis d’accomplir cette véritable prouesse scientifique. Même le reverse engineering ne se montrerait pas d’une grande aide, d’autant plus qu’il était désormais impossible d’arrêter la machine, la brèche qui allait être ouverte d’un instant à l’autre était permanente.

Il se sentit soulagé. Après ce méfait, il quitta son bureau et erra durant des heures, jusqu’à la nuit tombée. Il laissa vagabonder ses pensées vers un monde lointain et mystérieux, si inaccessible, si étrange… Un monde où il faisait jour trente ans et autant d’années la nuit. C’était son monde. Il l’avait affectueusement nommé Bastet, du nom d’une ancienne déesse égyptienne vouée à la joie du foyer et à la chaleur du soleil.

.

Lorsqu’il rentra enfin chez lui, ses enfants et sa femme étaient collés devant le projecteur de leur holo géant. Tous les médias de la planète relayaient en boucle la bouleversante épopée, faisant allégrement allusion au passé, aux années héroïques, durant lesquelles l’Homme faisait ses premiers pas sur la Lune.

Ses enfants et son chat accoururent pour l’accueillir. Le chaton se frotta affectueusement contre ses jambes, tandis que les enfants, surexcités, le firent assoir entre eux. Sur l’image holo, on revoyait se succéder en boucle les événements. On voyait, entrecoupée de publicités intrusives, la figure radieuse de John Lew, désormais mi-homme mi-dieu, puis le lancement du générateur quantique.

La scène qui suivait était digne d’un bon holo de fiction. On apercevait des vues aériennes du désert du Nevada, que l’on parcourait à une vitesse fulgurante, s’approchant d’un gigantesque dôme chromé, qui dépassait du sol. Ce n’était en fait que la partie visible de l’immense structure enterrée profondément dans la roche. En son cœur, s’acheminaient de titanesques structures lumineuses aux apparences organiques, qui convergeaient vers le point Alpha-Zéro, où la brèche allait s’ouvrir d’un instant à l’autre. L’épicentre était suspendu au-dessus d’une plateforme mobile, sur laquelle avaient pris place des sondes automatiques, qui  remontaient lentement vers leur point de lancement.

Le holo matérialisait le compte à rebours sur lequel défilaient rapidement les chiffres de la mise à feu.

Dix – neuf – huit – sept – six – cinq – quatre – trois – deux – un – zéro !

Soudainement, dans un déluge de lumière, est apparue une formidable singularité irisée. D’une taille de plusieurs dizaines de mètres de rayon, elle emplissait le centre du dôme. Sa forme était changeante et avait en soi quelque chose qui rappelait le mercure liquide, mais cette ressemblance s’arrêtait rapidement. Elle était de nature totalement inconnue. Elle pulsait à intervalles réguliers, émettant des couleurs dans un spectre jusqu’alors inconnu. En pulsant, elle produisait des vagues ondulantes qui se propageaient au rythme de ses battements. Chaque vague déformait l’espace tri-dimensionnel avoisinant, affectant le désert tout autour sur des kilomètres à la ronde. Cela ressemblait à s’y méprendre à un étrange cœur qui battait au rythme d’une symphonie cosmique.

La brèche fut d’abord empruntée par des sondes, qui la traversèrent avec succès dans les deux sens. Peu de temps après, on y envoya trois hommes, protégés par de lourds scaphandres blindés, conçus spécialement pour cette mission. Ils étaient reliés au reste de l’Humanité par des holo-enregistreurs miniaturisés haute définition, embarqués sur leurs scaphandres.

Au moment où ils pénétraient dans le vortex, il y eut une déflagration aveuglante accompagnée d’une succession de pulsations fébriles, qui s’estompèrent lentement. La traversée se fit instantanément, et pourtant six-cent années lumières exactement séparaient la Terre du monde sur lequel les trois héros posaient les pieds. Par la magie de l’intrication quantique, générée grâce au miracle de la science et la générosité des investisseurs, les deux planètes étaient désormais reliées à jamais. Petit à petit, la lumière blanche laissait place à un paysage sorti tout droit d’un jeu vidéo post-apocalyptique.

A perte de vue se dessinaient des rochers torturés, recouverts par endroits de taches informes, rappelant vaguement la rouille. De nombreux volcans crachaient en permanence du feu et des colonnes de fumée noire. Du magma en fusion et des cendres volatiles étaient projetés sur des kilomètres à la ronde, bombardant la surface torturée du monde. De lourds nuages étaient zébrés d’éclairs permanents. Les masses nuageuses gorgées d’acides recouvraient totalement et de manière imperméable le ciel, formant une gangue à effet de serre, terriblement redoutable. De part et d’autre, dans un vacarme assourdissant, des météorites déchiraient le ciel, finissant de former la croûte planétaire de ce bébé-monde. Elles venaient s’écraser aléatoirement et en nombre dans un panache de poussière rouillée, sur le sol meurtri, imprimant des milliers de cratères. Çà et là, quelques flaques d’eau brune stagnante donnaient naissance aux acides aminés et aux premières molécules vivantes, qui formait les prémices de ce qui, dans quelques millions d’années, avait des chances de se transformer en créatures vivantes, peut-être pensantes, prêtes à se livrer la guerre…

Mais pour l’heure, la seule forme de vie évoluée de ce monde, c’était les lichens couleur rouille qui s’agrippaient fermement aux rochers.

Les trois hommes avancèrent en héros sur une petite butte, légèrement surélevée et plantèrent le drapeau des États-Unis d’Amérique, prononçant une phrase historique, que Félix ne parvint même pas à entendre. Autour d’eux, s’étendait le paysage le plus désolé que le scientifique n’ait jamais vu de sa vie.

Ce qui le frappait toutefois, c’était l’émerveillement qu’il lisait dans le regard de ses propres enfants. Les rêves de plusieurs générations se cristallisaient, là, devant eux. L’Homme marchait enfin sur un autre monde, sur lequel brillait une autre étoile.

Ils n’étaient pas au courant… Si seulement ils avaient su. A quel point auraient-ils pu être émerveillés, si John Lew n’avait pas fait ce choix de merde.

La planète qu’ils venaient de conquérir ne servait à rien. Son atmosphère était toxique et il était inutile d’espérer établir une colonie viable ou rentable sur sa surface avant plusieurs millions d’années. Il n’y avait pas encore de gisements de matières premières, pas de mines à exploiter, pas de raffineries à ériger, rien… Bien sûr, des milliers de projets plus fous les uns que les autres fleuriront, comme par enchantement. Cela créera peut-être même quelques emplois, qui permettront de faire miroiter l’idée d’une prétendue sortie de crise. Miroir aux alouettes. Rien ne pourra réellement se concrétiser. Il le savait très bien. Il était scientifique et avait toutes les réponses qui se pressaient déjà dans sa tête pour contrer l’absurdité des idées lumineuses qui surgiraient, dès le lendemain matin, dans la tête de riches excentriques écervelés.

Sur ce coup-là, seuls les financiers et les investisseurs du projet « White Fountain » en eurent pour leur argent. Ils créèrent une valeur ajoutée virtuelle : du rêve pour les masses laborieuses. Du rêve pour tout ce bétail docile, cultivé en batteries. Du rêve pour toutes ces petites et moyennes entreprises qui allaient se jeter la tête la première dans un eldorado virtuel, dont la seule utilité serait désormais de générer des revenus pour les véritables propriétaires des brevets de « White Fountain ». Le public ignorant oubliait ses propres misères, occupé qu’il était désormais à rêver d’un autre monde… Du spectacle à grande échelle, une nouvelle sorte de téléréalité stérile, aussi stérile que ce nouvel Éden.

Félix réalisa toute l’ampleur du désastre et les raisons exactes qui avaient poussé John Lew et les autres décideurs à faire ce choix. Vendre de l’illusion, maîtriser les initiatives, contrôler le flux des populations, en empêchant un exode massif et une perte de contrôle sur l’Humanité… Ainsi que mille et une autres raisons plus inavouables les unes que les autres. L’intérêt scientifique de la mission ne rentrait même pas en compte dans cette partie-là. Quelle désillusion. Quel crétin il avait fait, quelle preuve de naïveté ! Mais bien sûr qu’ils n’auraient jamais permis d’ouvrir vers son monde « à lui ». Il y avait danger de provoquer un élan de changement, provoquer une élévation de la société humaine et une évolution des schémas de pensée. Bien évidemment que John Lew n’ignorait pas que Félix avait raison sur toute la ligne, mais la raison ne l’emportait pas sur l’intérêt politique et financier de cette vaste mise en scène.

Il soupira, puis se tourna vers sa femme et lui chuchota tendrement à l’oreille.

Demain je démissionne de mon travail. Tu sais, la maison de campagne dont tu rêvais depuis si longtemps, nous allons l’acheter. Tu auras ton potager bio et tes arbres fruitiers. Nous vivrons modestement, mais nous serons enfin libres. Je t’aime tellement…

Il se leva et prit une douche puis, exténué, alla se coucher laissant sa famille dans le salon, devant l’holo.

Toute la nuit, d’absurdes rêves hantèrent son sommeil : il rêva de chatons volants.

Le lendemain matin, à l’aube, des agents du FBI sonnèrent à sa porte.

Il fut arrêté, menotté, mis au courant de ses droits, puis emmené vers une destination inconnue.

Il n’en revint jamais.

Zulaan


© Copyright Zulaan – Tous les droits réservés.

Télécharger la nouvelle au format PDF