Les Virus

Télécharger la nouvelle au format PDF

– Partie I du Cycle « l’Essaim » –

Les Virus

Nouvelle d’anticipation

Par Zulaan

.

Des larmes d’argent perlaient sur son beau visage indigo. Il avait peur. Pour la première fois depuis des éons, lui et ses semblables goûtaient à la terreur. Cette émotion, jusqu’à peu totalement abstraite, s’exhibait désormais dans toute son obscène expression et s’amplifiait à chaque instant qui passait, rapprochant son peuple de l’inexorable fin.

Shault leva ses yeux à facettes vers le firmament nocturne. L’atmosphère limpide de son monde natal filtrait le rayonnement corpusculaire des deux soleils qui illuminaient les cieux de sa planète : Cobalt, l’astre ultraviolet et Neyä, la géante pourpre. Cette rencontre formait de magnifiques aurores boréales irisées qui se propageaient sur les deux hémisphères du globe. Il ne se lassait jamais de ce spectacle majestueux qui stimulait ses multiples sens avec une infinie délicatesse.

Mais cette nuit, c’est tout autre chose qu’il scrutait, apeuré.

Au-delà de ces voiles vaporeux qui dansaient paresseusement sur l’empyrée, il apercevait les vastes anneaux pastels, qui ceinturaient sa planète ; il surprenait la lente déambulation des trois lunes visibles ce soir, sur les sept qui composaient le cortège cosmique de ce ballet gracieux ; plus loin s’étendait le douillet bulbe cotonneux de la galaxie qui s’étirait avec volupté de l’orient à l’occident, et les millions d’étoiles qui scintillaient sur le ciel velouté. Ce spectacle était d’une beauté enivrante.

Mais cette nuit, il le remplissait de noirceur et d’épouvante.

Shault, par une légère contraction de ses nodules dorsaux, réajusta les champs gravifiques de son corps, qui s’éleva lentement un peu plus haut dans l’atmosphère. Les membranes nacrées de ses glandes chromatiques frémirent et son épiderme indigo changea subtilement de couleur, se mettant à luire faiblement dans les tons carmin. Le changement de chromie fut fort appréciable, mais n’arrangea en rien l’oppression et la peur qui le submergeaient. Il émit un soupir sous forme d’émissions infrarouges, bien denses, et replongea dans ses pensées.

Arqâ, la planète qui l’avait vu naître, était un véritable joyau. Peu de mondes habités, découverts dans l’espace par sa civilisation, pouvaient se prévaloir de réunir de tels trésors naturels et une telle beauté insoumise, si majestueuse et si pure. On aurait dit une œuvre unique, audacieuse et inspirée, presque irrévérencieuse dans sa fougue sauvage. Son peuple avait su vivre en harmonie et en parfaite symbiose avec sa mère nourricière et cette dernière le lui rendait avec abondance.

Lorsqu’il y a des siècles de cela, ses semblables résolurent les secrets de la propulsion à distorsion de phase, des explorateurs téméraires quittèrent le berceau douillet de son monde et allèrent à la rencontre d’autres peuples stellaires. Ils découvrirent des races en quête de savoir et d’épanouissement. Chaque rencontre était exaltante et tellement unique. Ils enseignèrent à chaque civilisation rencontrée leurs arts et leurs connaissances, ils échangèrent et apprirent en retour de nombreux secrets, jusqu’à lors inconnus. Avec le temps, se forma à travers l’espace, une véritable toile où l’entraide et la paix façonnèrent des nations selon les lois de la symbiose universelle. Elle prit le nom de la « Grande Fraternité ».

Depuis, il ne se passait pas une décennie sans que l’on ne découvrît de nouvelles planètes habitées par des races plus étranges les unes que les autres, rivalisant de beauté, de sensibilité et d’ingéniosité dans leur habileté à s’adapter à tel ou tel milieu naturel. Toutefois, jamais aucune d’elles n’avait atteint le degré de sophistication, de raffinement et d’intelligence de son propre peuple. Il prenait cela comme une grande responsabilité, fort exaltante, au demeurant.

Il y avait toujours une constante dans ces découvertes. Le besoin inné de chaque espèce vivante d’aller vers l’autre, de s’enrichir mutuellement et de trouver le plus naturellement possible une symbiose profitable à toutes les parties. Ainsi étaient agencées les lois de l’Univers et ainsi fonctionnaient tous les mondes de manière spontanée.

Tout cela aurait pu continuer ainsi jusqu’à la fin des temps s’il n’y avait pas eu cette sombre découverte, faite il y a un peu moins d’un siècle, par un vaisseau d’exploration…

Pour être tout à fait exact, il conviendrait de préciser qu’une autre découverte avait précipité ce vaisseau vers sa lointaine destination.

Peu avant le départ de la mission, un jeune étudiant, préparant son travail de recherches, déterra dans les archives de l’université de très vieux résultats d’observations automatisées d’un secteur de l’espace fort éloigné. Le travail d’études de ce jeune surdoué consistait à déterminer les probabilités d’apparition de la vie dans des milieux stellaires peu peuplés en étoiles. Le jeune prodige découvrit sur les enregistrements d’archives une série de signaux, qui étaient passés jusque-là totalement inaperçus.

Cette incroyable découverte lui avait valu l’obtention de son diplôme avec, en prime, un poste honorifique d’orateur à la chaire de l’université. Cela s’était passé il y a fort longtemps et le jeune étudiant avait, depuis lors, fait un long chemin dans sa vie. Mais, pour ainsi dire, tout le malheur qui arrivait maintenant était bel et bien de son unique fait.

.

Shault replia avec application ses trois paires de membres préhensiles, adoptant une conformation plus confortable et, porté par le timide souffle du vent, se laissa dériver loin de sa ville-forêt natale. Il déploya ses délicates vibrisses translucides pour ressentir les rayonnements émotionnels de ceux qui l’accompagnaient dans ce périple sans retour. Il était entouré par ses proches qui, comme lui, subissaient cette terrible attente dans le silence et l’accablement. Invariablement, c’est la peur et le désespoir qui dominaient dans tout le spectre des tons ternes et sombres. Il secoua son corps filiforme, ajusta l’amplitude électrique de son système nerveux et repassa dans ses ganglions cérébraux de manière chronologique les événements qui avaient conduit à la catastrophe.

Le vaisseau d’exploration avait été envoyé vers un secteur mal connu, en direction d’un espace relativement pauvre en étoiles. Les distances entre les astres étaient énormes et pouvaient atteindre cinq, voir six années-lumière. Mais voilà, le signal ancien déterré par l’étudiant, venait de là-bas. Il s’agissait d’une étrange cacophonie émise sur des longueurs d’ondes improbables, quelque chose de tellement archaïque qu’il semblait peu probable qu’il puisse s’agir là d’une action délibérée d’une civilisation dotée d’intelligence.

Mais l’étudiant et les analystes qui avaient repris ses calculs étaient formels : il pouvait fort bien s’agir d’émissions parasites, accompagnant de possibles communications par faisceaux gravifiques supraluminiques asynchrones, sans doute mal maîtrisés dans ce cas précis. Ces faisceaux – et tout le monde le sait -, sont le standard absolu en ce qui concerne le b.a.-ba des moyens de communication interplanétaire. Pour ainsi dire, c’est d’ailleurs le seul moyen de communication instantané entre les étoiles. C’est du moins ce qu’ils pensaient tous.

Les signaux semblaient entachés d’accents violents, presque effrayants. Ni plus ni moins. Il était irrationnel de parler en ces termes d’un phénomène qui ne tombait nullement sous le sens, toutefois, une étrange imprégnation d’oppression semblait envelopper ces formes d’ondes, ou plutôt conviendrait-il de dire ces parasites hachés très finement. Les émissions ne durèrent guère longtemps, mais suffisamment pour désigner à l’étudiant et à ses professeurs une vague direction, très lointaine.

L’exploration, se basant sur les calculs du jeune scientifique, se prolongeait sans résultats et le vaisseau, bientôt à court de carburant, allait rebrousser chemin, lorsqu’il tomba sur une source ténue, une trace infime d’un signal radio provenant d’un système planétaire évoluant autour d’une naine rouge isolée. Il y avait une corrélation évidente entre les signaux captés à l’origine et ce faible chouinement radio : tous deux semblaient de même nature.

L’expédition fit sur place une dramatique découverte. Il y avait dans ce petit système une planète (la seconde en partant de l’astre), qui fut jadis habitée et prospère. Des formes de vie y avaient vécu en parfaite harmonie avec leur environnement. Mais la planète était transfigurée. Un cataclysme s’était abattu là sans prévenir voici quelques siècles et rien, pas même une bactérie n’avait survécu.

Les membres de l’expédition pensèrent tout d’abord à une catastrophe de nature cosmique. Un astéroïde géo-croiseur, un sursaut gamma, une éruption astrale meurtrière… plusieurs pistes avaient été explorées. En vain. Le mystère demeurait entier.

L’expédition retrouva la source du faible signal radio. Il provenait d’une petite sonde qui évoluait en orbite géostationnaire, au-dessus de la planète. Ils capturèrent l’engin et l’analysèrent. Il semblait rudimentaire, aux formes brutes et anguleuses et, aussi étrange que cela puisse paraître à des êtres aussi rationnels que ces explorateurs, il en émanait quelque chose de malsain et de trouble. Quelque chose qui les remplissait d’une appréhension superstitieuse.

Dès lors qu’ils commencèrent son étude, la sonde se réactiva et commença à émettre à tout va une série de données incohérentes. Il fut impossible de les décrypter, tant leur schéma était à l’opposé de toute logique et du plus élémentaire bon sens. On diagnostiqua au final un dysfonctionnement majeur et on entreposa l’engin inconnu dans la soute du vaisseau pour une analyse approfondie, dès le retour sur Arqâ. Toutefois, le signal capté qui fut à l’origine de cette expédition et cette purée que l’engin était en train d’émettre, concordaient étroitement.

La planète était ravagée. Sa surface était creusée et couverte de cratères et de boursouflures immondes. Les continents étaient rompus et déchiquetés ; les plaques tectoniques profondément stigmatisées. A quelques rares endroits, on distinguait de vagues ruines de ce qui ressemblait à des constructions autochtones, mais ces dernières étaient dans un état de délabrement total. On avait du mal à imaginer qu’une catastrophe naturelle eusse pu, si méthodiquement, s’acharner sur tout ce qui avait été érigé par cette civilisation florissante et totalement inconnue. Mais alors de quelle sorte de fatalité pouvait-il s’agir ? Des traces de radioactivité qui se concentraient sur ce qui restait des grandes villes, révélaient des indices sur la nature de l’hécatombe qui frappa ce monde isolé.

Un autre constat s’imposait lentement : la sonde découverte en orbite et la technologie des anciens habitants de ce monde étaient diamétralement opposées, tant dans les matériaux utilisés que dans l’esprit et le style, qui caractérisaient ce qui restait des édifices en ruines.

En poursuivant les investigations d’encore plus près, à deux endroits de la planète, l’équipage découvrit avec stupéfaction, des amas d’ossements broyés. En réalité les squelettes semblaient plus ou moins regroupés dans des sortes de fosses artificielles, où ils s’entassaient pêle-mêle dans un désordre chaotique. Les cadavres étaient disloqués. C’était le seul mot qui venait à l’esprit, en contemplant l’œuvre macabre de cette catastrophe apocalyptique.

L’équipage explorait toute la surface de ce monde, désormais mort, et allait de consternation en effarement. Plus ils avançaient, plus s’imposait une idée incroyable et totalement inconcevable : Il semblait, qu’en dépit de tout bon sens, toute la population de la planète avait été exterminée par une autre civilisation. Venus d’ailleurs, les agresseurs avaient commis leurs ignobles forfaits puis, une fois l’œuvre de destruction achevée, étaient repartis vers la nuit éternelle du Cosmos.

Cela n’avait aucun sens. Pas une seule race vivant sous les étoiles – prétendant se comporter de manière intelligente -, n’aurait pu concevoir un tel acte ! C’était totalement impossible et à l’encontre de toutes les lois naturelles. Même les formes de vie primitives animales et végétales, voire même unicellulaires, recherchaient par tous les moyens une symbiose profitable, et jamais n’agissaient à l’encontre de la vie elle-même : le bien le plus précieux de l’Univers !

Telles étaient bien les lois inviolables de la Création, et d’autant plus grande était la consternation de l’équipage qui découvrait pour la première fois quelque chose d’aussi contre-nature.

Certes, on avait déjà vu des formes de vie avortées sur certains mondes, des sortes d’erreurs de parcours génétique, qui s’adonnaient à une forme de prédation, mais elles ne survivaient guère longtemps et étaient éliminées de manière naturelle et douce par la nature elle-même. Bien sûr, c’était sans compter cette étrange évolution qui généra les virus. Mais ces derniers furent vaincu il y a des siècles déjà par la médecine et devinrent juste une sorte de curiosité intellectuelle. Certains prétendaient que les virus étaient originaires des coins les plus reculés de la galaxie et s’étaient déplacés jusqu’aux mondes civilisés par le principe de panspermie. Une théorie discutable, bien que rien dans l’Univers connu ne puisse justifier leur existence. Il s’agissait là d’un mystère insoluble.

Tout autant que l’énigme qui se dessinait devant leurs yeux : totalement incompréhensible et effroyable. Quels genres de monstres avaient pu commettre de telles exactions ? Et surtout pourquoi ?

L’enquête se poursuivait, et tout l’équipage partageait un sentiment d’accablement pesant : ils étaient en face d’un secret tenace. Ils remarquèrent également un autre fait qui paraissait déterminant : la majeure partie des ressources naturelles de la planète avaient été épuisées – comme siphonnées -, et cela sur ce qui paraissait être un laps de temps très court.

Se pourrait-il que les agresseurs n’aient eut que cet unique but ? S’accaparer les ressources naturelles ? Cela non plus n’avait aucun sens.

Le premier enfant venu savait que ce genre de matières premières n’étaient absolument pas rentables. On savait également qu’elles étaient incroyablement polluantes, alors que l’Univers offrait, selon sa loi fondamentale d’abondance, de l’énergie gratuite et infinie à ceux qui en avaient besoin ! Tout cela était un non-sens manifeste et l’expédition capitula devant l’impossibilité d’expliquer les motivations exactes de cet acte, dont la seule évocation remplissait de terreur.

Devant le fiasco de leur entreprise, les enquêteurs finirent par plier bagages et repartirent vers les nébuleuses du bras intérieur de la Voie Éthérée. Le trajet vers Arqâ était long et il fallait faire en chemin deux escales de ravitaillement. La première étape les conduirait jusqu’à Elysia, un monde végétal luxuriant, situé à la périphérie de la Grande Fraternité. La seconde passerait par Ambre, la planète des vertigineuses tours de cristal vivant, où naquit l’une des plus extraordinaires formes de vie intelligentes que l’Univers ait engendré : une vie minérale basée sur le silicium.

Lors de ces courtes étapes, les deux civilisations amies qui accueillirent les explorateurs, demeurèrent tout aussi incapables de démêler ce mystère cauchemardesque que rapportait l’équipage de son sombre périple. Les habitants d’Elysia, bien trop sensibles, fragiles et émotifs ne furent même pas en état d’entendre toute l’horreur de cette découverte. Les cristaux vivants, quant à eux, unirent leurs esprits formant ainsi une méga-conscience planétaire, mais malgré cela, aucune solution logique n’apparut à ce problème ambigu.

La nouvelle se répandit rapidement sur tous les mondes stellaires de la Grande Fraternité, mais le mystère demeura entier. L’expédition finit par revenir sur Arqâ. Des équipes d’éminents scientifiques se penchèrent sur la sonde – sans doute l’une des clés du mystère -, qui continuait d’ailleurs à émettre à tout va des bribes de messages incompréhensibles.

Toutes les tentatives pour percer la nature de l’objet se montrèrent infructueuses. Si cette chose émettait des messages intelligents, alors ceux-ci devaient être pensés par des entités dont les schémas cognitifs étaient situés à l’opposé complet des normes conventionnelles, telles qu’elles abondaient de manière universelle dans l’Univers connu.

On essaya tout. En vain. La sonde fut démantelée et chaque pièce fut méticuleusement analysée. Le savoir-faire des constructeurs de cet engin semblait archaïque et reposait sur des énergies sales. On y trouva, par exemple, ce qui ressemblait à une pile à combustible nucléaire, très polluante et radioactive. Certains scientifiques, ayant été exposés à trop de radiations, durent être soignés en urgence. On en perdit un. Le pauvre malheureux avait encaissé une dose létale, avant que l’on ne se rende compte de la nature de l’objet qu’il examinait. Ce fut un véritable drame. La mort naturelle avait été vaincue sur les mondes de la Grande Fraternité, il y avait de cela des siècles, et les accidents n’arrivaient quasiment jamais. Toute la planète manifesta son accablement à l’annonce de la disparition de cet être si aimé et apprécié de tous. La perte d’une seule vie était vécue par tous comme la pire des calamités. Et sans que nul ne s’en aperçoive, cette triste mort libéra une sombre malédiction qui n’aurait jamais dû voir le jour sous les étoiles.

Partant de cet événement comme d’un catalyseur, l’imaginaire collectif esquissait désormais des images fantasmagoriques de monstres de l’espace qui rampaient inexorablement vers leurs mondes douillets. L’ombre de ce qui allait se transformer d’ici quelques temps en terreur naquit lentement dans les esprits de milliards d’êtres qui n’avaient vécu jusqu’alors qu’en parfaite harmonie, dans l’insouciance, la paix, l’amour et le partage. D’immondes bêtes se tapissaient dans les froides ténèbres du Cosmos et pouvaient surgir désormais n’importe où et n’importe quand, semant la mort et la désolation.

.

Quelques dizaines d’années passèrent. Le souvenir et la peur s’estompèrent lentement, se dissimulant insidieusement dans les profondeurs abyssales de l’inconscient où ils s’enracinèrent à l’insu de tous. La bête s’assoupit d’un sommeil léthargique sans rêves, jusqu’au jour où l’on perdit soudainement tout contact avec l’un des mondes périphériques, l’un des plus éloignés de la Grande Fraternité. Toutes les communications demeurèrent sans réponse. On envoya des vaisseaux pour comprendre ce qui arrivait, mais aucun ne revint pour apporter un quelconque témoignage.

La bête s’éveilla.

On se souvint alors de l’étudiant et de sa découverte, de la planète lointaine, détruite par les fiélons de l’espace. On se souvint également du vaisseau d’exploration qui avait rapporté la macabre révélation. En revenant sur Arqâ, l’expédition s’était arrêtée sur deux mondes pour un ravitaillement rapide. Elysia, le premier des mondes, gravitant à la lisière extérieure de la Grande Fraternité, était justement celui avec lequel tout contact fut rompu.

La psychose se répandit de planète en planète à la vitesse de l’éclair. Les milliards de citoyens libres vivant dans les étoiles demeuraient impuissants face à l’intangible terreur qui renaissait de ses cendres. L’imagination jouait de macabres tours et chacun esquissait avec les yeux de son esprit l’horreur absolue qui avançait inéluctablement, semant dans sa démence profonde les germes de la destruction et de l’apocalypse. Le plus angoissant était certainement de pas pouvoir mettre de visage sur l’adversaire invisible. Cette impuissance était paralysante.

Toute forme de résistance fut ainsi étouffée dans l’œuf. A l’évidence, il n’était absolument pas dans la nature des êtres pensants de recourir à une quelconque violence, fusse-t-elle déployée pour se défendre. Cette aptitude ne faisait tout simplement pas partie du génome que la vie esquissait sur son Maître-Plan, depuis la naissance de l’Univers au travers des étoiles.

Peu de temps après, une nouvelle angoissante se répandit sur les mondes : on capta un discret signal provenant d’Elysia. Il ressemblait à un hachis de parasites totalement incompréhensible. Une sonde avait été placée en orbite géostationnaire par les monstres, sans doute pour tendre un nouveau piège… Ils semblaient procéder ainsi : ils détruisaient un monde, le vidaient de toute substance, puis laissaient en souvenir un mouchard bruyant, qui les avertissait si une victime potentielle s’approchait du lieu de leur forfait. Il suffisait alors d’attendre que la proie morde. Tout était une question de temps. Combien de mondes avaient-ils déjà détruits de la sorte ?

Elysia était tombée et avec elle près de sept milliards d’habitants aux peaux translucides, connus pour leurs sublimes chants méta-quantiques. Ces chants célèbres avaient pour effet d’altérer subtilement le continuum de l’espace-temps situé à proximité immédiate des solistes. Mais désormais, toutes ces voix incroyables s’étaient tues à jamais, leur chant étranglé dans leurs gorges.

L’apocalypse déferla ensuite avec fureur sur Ambre. Le coup de grâce fut porté avec une telle violence qu’aucun champ lexical de l’Univers connu ne disposait d’expressions suffisantes pour en dépeindre l’horreur. Les monstres ne perdaient pas de temps. Ils se déplaçaient vite entre les étoiles et semaient l’annihilation en virtuoses de la mort. Un vaisseau réussit par miracle à fuir le carnage. L’équipage rapporta l’apparition soudaine d’immenses cylindres noirs fumants qui se matérialisèrent dans l’atmosphère de la planète. Tout contact fut dès lors irrémédiablement perdu avec le monde des tours de cristal pensant.

Une sonde fut placée peu de temps après en orbite…

A présent, plus aucun doute ne pouvait subsister. La prochaine destination était Arqâ.

.

Et la nuit précédente, les détecteurs de perturbations gravitationnels enregistrèrent une légère anomalie à la périphérie du système stellaire d’Arqâ. Aucun contact visuel, juste un surplus de masse qui n’avait rien à faire là.

Tous comprirent que la fin était arrivée.

Shault regardait les étoiles lointaines, et sa vue se troublait à cause des larmes qu’il ne parvenait pas à sécher. L’attente devenait insoutenable. La nuit était déjà bien avancée.

Il s’en voulait tant. Il aurait tant voulu retourner en arrière, aux temps insouciants de sa jeunesse. C’était sa faute. Entièrement de sa faute. C’était lui l’étudiant brillant qui avait déterré ces signaux à l’époque.

.

Cela arriva soudainement.

Simultanément, au-dessus de toutes les villes-forêts d’Arqâ, se matérialisèrent dans un grondement sourd, oscillant à la limite audible des fréquences graves, d’immenses cylindres noirs. Ils semblaient dégager une température importante, comme en témoignait l’air qui ondoyait à leur proximité. D’épaisses fumées opaques se dégageaient de leurs formes menaçantes.

Leur taille gigantesque dépassait l’entendement. Chacun pouvait aisément contenir des villes entières. Des arcs électriques ricochaient sur leurs surfaces rugueuses, avant d’être projetés vers le sol, embrasant au passage la végétation. Les vaisseaux semblaient taillés grossièrement d’un seul tenant dans un bloc de métal noir, anguleux et mat. Rien ne paraissait se réfléchir sur leurs surfaces. Celles-ci semblaient anciennes, extrêmement épaisses et portaient de profonds stigmates : traces d’érosion météorique. Visiblement, ces engins parcouraient l’espace depuis des éons…

Les vibrations sourdes s’intensifièrent. Toute la surface du globe fut prise de spasmes. Les plaques continentales et la croûte planétaire tremblèrent, menaçant à tout moment de se rompre.

Une salve électro-magnétique ravagea tous les systèmes de communication de la planète. Tous les instruments d’Arqâ cessèrent de fonctionner au même moment. La fraction d’après, d’innombrables soleils s’allumèrent. Toutes les villes-forêts s’embrasèrent dans le feu atomique. D’immenses panaches en forme de champignons s’élevèrent jusqu’aux plus hautes couches de l’atmosphère, répandant la mort et la désolation, vaporisant des millions d’êtres vivants. A peine les nuages des explosions s’étaient-ils dissipés, que s’ouvraient déjà des trous béants sous les cylindres noirs.

Des essaims entiers, composés de milliers de minuscules points noirs, étaient vomis comme autant d’immondices en direction de la surface du monde mortellement blessé. Tels des virus s’abattant sur un corps malade, ils filaient droit vers les plaies béantes et purulentes où commençaient déjà à s’agglutiner les premières machines d’extraction de ressources fossiles. Gigantesques monstres d’acier noir, les engins roulaient gauchement sur les cadavres dont était jonché en abondance le sol de la planète. Les rares survivants étaient méthodiquement traqués et exterminés. Les monstres, insensibles aux retombées atomiques, savaient à l’évidence se protéger contre les radiations mortelles. Ils opéraient en toute liberté dans les poussières létales, à visage découvert.

Shault dérivait à faible altitude, déjà loin de sa ville-forêt, dont il ne restait à présent pas même un souvenir. Il était entouré par tout son clan. Ses concubines, ses enfants, ses amis et ses proches. Tous avaient assisté, impuissants, à la chute de leur monde. Plus personne ne parlait. Seules les larmes argentées continuaient encore et encore à perler, scintillant de mille éclats dans la noirceur environnante. Le désespoir sans fin et la douleur se lisaient sur leurs magnifiques visages. La radioactivité les enveloppait lentement de son étreinte meurtrière, ils en sentaient la douloureuse morsure qui lacérait leurs chairs.

Une puanteur suffocante se répandait sur le monde. Elle se dégageait des immenses cylindres de métal qui exhalaient en permanence d’épaisses fumées d’un noir de suie. La condensation faisait tomber des gouttelettes visqueuses qui souillaient leurs corps chromatiques.

Des groupes de monstres volaient en grandes formations serrées à haute altitude. L’un des essaims se fractionna en plusieurs sous-escadres distinctes. L’une d’elles vira dans les airs, piqua et prit la direction des rescapés. Les bêtes féroces laissaient derrière eux des panaches de fumée qui persistait dans leur sillage. Ils s’approchaient à une vitesse fulgurante. On commençait à présent à distinguer avec force détails leurs formes hideuses.

Oui, les assaillants étaient fidèles aux pires cauchemars et aux plus laides manifestations que la vie, dans une convulsion improbable, avait pu accoucher dans un moment de pure démence. Les silhouettes étaient disgracieuses et sans raffinement aucun. Elles étaient de relativement petite taille, trapues et repoussantes, munies d’une seule paire de membres supérieurs préhensiles (une autre paire, plus longue et plus massive, pendait mollement, attachée en bas d’un tronc vaguement trapézoïdal, taillé gauchement, à la va vite). Une petite tête disproportionnée, munie d’une paire d’yeux globuleux, était affligée – telle une insulte –, d’une excroissance incongrue qui se terminait en bas par deux petits trous, d’où sortaient quelques improbables poils noirs, drus. C’était repoussant. Juste en-dessous s’ouvrait une fente horizontale, recouverte par ce qui ressemblait à une muqueuse bosselée et craquelée, dans laquelle s’agitait fébrilement un organe inconnu : sans doute une autre muqueuse obscène. Sur les côtés, de part et d’autres des globes oculaires qui bougeaient dans tous les sens sans raison apparente, on apercevait des excroissances difformes dissimulant on ne sait quel organe sensoriel honteusement soustrait à la vue dans les plis s’enroulant en une forme vaguement spiralée. Là aussi sortaient avec laideur quelques poils repoussants. Au sommet du crâne on pouvait remarquer un reliquat de fourrure animale, telle qu’on avait le loisir de découvrir sur d’antiques espèces préhistoriques reconstituées artificiellement dans les musées des grands centres culturels.

Les monstres étaient recouverts de lourdes plaques métalliques articulées, assemblées en losanges qui semblaient constituer un blindage peu commode censé protéger une peau blafarde et livide à l’aspect repoussant et grossier. On voyait perler sur le visage et sur l’épiderme, une exsudation malodorante, sans doute due à un mauvais équilibre thermique des créatures. Dans leur dos étaient fixés des appareils, d’où sortait, dans un vacarme assourdissant, un flot ininterrompu de feu et de fumée : une sorte de propulsion archaïque, terriblement incommodante et polluante, qui les maintenait artificiellement dans les airs. Tout cela donnait une profonde et irrépressible nausée.

Les monstres s’abattirent sur les membres de son clan. Ils virevoltaient maladroitement au milieu des siens, ouvrant le feu avec de lugubres engins qu’ils agrippaient fermement avec leurs membres supérieurs. Ils semaient la mort et semblaient s’en délecter. Les vies étaient soufflées comme de frêles flammèches. Les corps de ses enfants et de ses concubines étaient éviscérés, retombant en morceaux fumant vers le sol, qui semblait lui-même prit de convulsions. Rien ne pouvait résister aux redoutables projectiles qui sortaient des instruments de mort dans un déluge de feu et un vacarme insoutenable, et qui déchiquetaient tout ce qu’ils traversaient.

Une sourde vibration se répandit lentement dans les airs. Un terrible bourdonnement grave s’amplifia, se métamorphosant peu à peu en un hurlement apocalyptique. De nouveaux cylindres noirs se matérialisaient dans les hautes couches d’atmosphère ; d’autres vagues de fiélons arrivaient de l’espace.

Ils étaient légion.

Soudainement, Shault se retrouva face à face avec l’un des monstres. Ce dernier le toisa de son regard torve et, tout en bougeant de manière rythmique sa mâchoire, éjecta dans un bruit répugnant une sorte de liquide organique visqueux. L’instant d’après, il fit apparaître dans l’ouverture horizontale, située dans la partie inférieure de son crâne, une étrange bulle rose qui grossi rapidement et qui éclata d’un bref claquement sourd.

Le monstre afficha ce qui ressembla à un rictus hideux, puis ouvrit le feu.

Juste avant que le déluge de métal et de douleur n’éparpille son corps, Shault eut le temps d’entendre des sons gutturaux sortir de la gorge du monstre :

-Fucking alien !

.

– Fin –

Zulaan, février 2017

© Copyright Zulaan – Tous les droits réservés.

Télécharger la nouvelle au format PDF