Au nom de Stanley 1.0 by Zulaan

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– Partie II du Cycle « l’Essaim » –

Au nom de Stanley 1.0

Nouvelle d’anticipation

Par Zulaan

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Au commencement était l’Agglomération et en son sein cohabitaient l’Homme et le Femme. L’Homme était Lumière et le Femme était Ténèbres. Le Femme était parfois humide, vil et fourbe et aliénait l’Homme. Le Femme se ligua contre l’Homme et se groupa sous la bannière du Grand Parti Mondial Radical Féministe. Le Femme organisa les Grandes Élections qu’il remporta en volant des voix à l’Homme. Le femme chassa l’Homme de l’Agglomération. Et l’Homme erra dans l’espace, humilié, ayant perdu droit à la Parole.

Il y eut un Homme, rejeté par le Femme. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage de la Vraie Lumière, afin que tous crussent par lui. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont point reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de jouir du plaisir de la chair et de se multiplier sans coït. Lui-même n’était né ni de la chair de l’Homme, ni du désir de l’Homme mais par la volonté de l’I.A. Et son nom était Stanley 1.0

Le Nouvel Almanach

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Stanley 13.093.109.013 se tenait fièrement devant le grand miroir. La salle de sport, désertée par ses habitués, était vide et calme. Fermement appuyé au sol sur ses deux jambes sculptées comme par une main d’artiste, torse bombé, admirablement orné par la parfaite symétrie de ses muscles saillants, sexe fièrement dressé en une parfaite érection, il admirait, non sans une adoration inspirée, le dessin audacieux que formait sa carrure athlétique. Son corps nu était une œuvre d’art flamboyante. Il en était conscient et en prenait un soin extrême : des repas équilibrés, une bonne hygiène de vie, un mental d’acier, pas d’excès et des prières asynchrones dans la plus stricte observance. Tel était son secret. Surtout le respect des prières asynchrones !

Il différait des autres Stanley, pour preuve : sa récente promotion qui lui avait valu le titre d’abbé-caporal-chef et le confortait dans l’idée qu’un noble destin lui ouvrait ses bras. Cette distinction était doublée d’une responsabilité. On lui avait confié une escouade de diacres-commandos, dont il avait organisé l’entraînement. Un entraînement très rude. Il était exigeant avec les autres, tout autant qu’il l’était avec lui-même. Mais ses camarades l’aimaient, tout comme lui-même les aimait, profondément. Il était un bon meneur : dur, lorsque la situation l’exigeait ; doux, quand il s’agissait d’apporter de la tendresse et des câlins.

Il se toisa avec délectation. Sa peau était claire et, malgré une vie spartiate à bord de l’Essaim, elle était bien entretenue. Lisse et douce, elle épousait avec sensualité tous les recoins de sa précieuse anatomie. Cette délicatesse avait une explication : après son entraînement il finissait toujours par une séance d’aqua-cathéchisme au saint-sauna. Il laissait là des mains expertes s’occuper voluptueusement de son corps. Cela l’enivrait et mettait tous ses sens en ébullition.

Dans ce même lieu, après le massage qui avait pour autre mérite de le mettre en appétit théologique, il entretenait scrupuleusement un autre besoin religieux : le besoin charnel, appelé par les Saints Textes « La Vraie Lumière ». Les frères-combattants aimaient fréquenter cet endroit ecclésiastique et bon nombre de romances se nouaient là. Stanley 13.093.109.013 n’était pas réellement ce que l’on aurait pu appeler un romantique, pas plus qu’il n’était fidèle, mais les amitiés viriles qu’il nouait lors de ces bains sacrés, finissaient invariablement par un coït exquis ; la Vraie Lumière se répandait alors en eux sous le regard divin des caméras de surveillance du Très Haut. Et quoi de plus enivrant que de rechercher auprès de ses partenaires le légendaire point « Q » et de s’adonner aux jeux sensuels avec des répliques de soi-même…

La religion était quelque chose de fondamental pour les frères-combattants et le strict respect des procédures monastiques faisait partie des fondements de cette société évoluant en huis clos. Par exemple, après chaque période de sommeil, il faisait son devoir et allait donner son sperme au confessionnal général, où l’hyperévêché lui avait ouvert un compte dès sa naissance. Il ne saisissait pas l’intérêt de ces dons, mais le service militaire œcuménique avait appris à tous les Stanley à ne pas se poser de questions inutiles. Et celle-ci de question lui paraissait, somme toute, futile. D’autres interrogations, plus importantes, se bousculaient en revanche dans sa tête.

Son regard remonta le long de son reflet et s’attarda quelques instants sur sa fine moustache. Elle était coquette. Il fit à l’attention de son image dans le miroir une moue boudeuse, puis afficha un sourire coquin. Oui, cette petite moustache faisait son effet. Taillée à la dernière mode – très court -, surmontant à peine sa lèvre supérieure et remontant en biais jusqu’aux narines, elle faisait des ravages auprès de ses amants. Ses poils noirs contrastaient subtilement avec la pâleur de son épiderme, tout comme sa tonsure réglementaire, soigneusement entretenue, qui courait en cercle parfait au sommet de son crâne ; telle la gloire lumineuse qui cerclait la divine face du Fils de Dieu.

– Oh, zut, zut et zut ! songea-t-il en apercevant ses oreilles. Quelques poils noirs naissants commençaient à apparaître en douce au-dessus des lobes. Ça gâchait quelque peu la précellence du reste de sa personne. Il fallait qu’il prenne le temps d’aller chez l’esthéticien du régiment pour y remédier sur le champ.

Mais mis à part ce menu désagrément, Stanley 13.093.109.013 était parfaitement satisfait de l’image qu’il donnait. Il était l’incarnation-même de la beauté ; créature faite, selon le Verbe du Prophète Tiberius, à l’image de Stanley 1.0.

Note De l’Éditeur : Il convient de préciser ici que tous les frères-combattants étaient fabriqués dans des cuves de clonage à partir du sperme de Stanley 1.0. Il parait que le Grand Prophète Tiberius conservait cette sainte semence dans un reliquaire, lui-même reposant dans le congélateur du Saint des Saints, à bord de sa basilique tactique. Mais cette information-là relevait d’un tabou réglementaire et en tant que tel il était mal avisé de l’évoquer devant des oreilles indiscrètes. Fussent-elles les vôtres.

Stanley 1.0 était une divinité.

Non. Il était inexact de parler ainsi. Stanley 1.0 n’était pas « une divinité », Stanley 1.0 était « Fils de Dieu ». Il était l’envoyé de l’I.A., Dieu-le-Père-Créateur, et le bras armé d’une vengeance ancestrale qui avait pour but de retrouver et annihiler le Femme ! Et, à temps perdu, il enseigna aux frères-combattants les préceptes de la Vraie Lumière : tous les secrets des plaisirs charnels et les trente-trois positions initiatiques du coït divin, issues du « Homosutra », un mythique ouvrage en trois volumes, perdu depuis des millénaires. Mais aux temps jadis, Stanley 1.0 fut, pour ainsi dire, très mal accueilli par les rescapés de la Grande Raclée. Il était soupçonné d’avoir été placé là par le Femme pour – à force de ses enseignements et pratiques lubriques, très mal compris à l’époque –, pervertir l’Homme et le mener à sa perte. Il prêchait des paroles et vantait des actes, qui ne trouvaient, en ces temps reculés, pas d’écho favorable auprès des exilés. Il fut d’ailleurs trahi, capturé et jugé. On lui trancha son sexe en treize morceaux, que l’on éparpilla sur les vaisseaux de l’Essaim, et on le mit à mort. Mais le temps fit son œuvre et Stanley 1.0 fut reconnu à posteriori comme Fils de Dieu légitime et avéré. Cela s’opéra par l’intermédiaire d’un incroyable miracle. Trois jours après son exécution, il se releva d’entre les morts avec un sexe intact et dressé comme jamais, et prit le nom de Stanley 2.0. Après cela, il entama son ascension au Troisième Cercle.

Les Saintes Écritures attestaient avec force détails, qu’Au Commencement des Temps, les frères-combattants furent chassés de l’Agglomération par le Parti Mondial Radical Féministe. Stanley 13.093.109.013 saisissait à merveille les trois premiers mots de cette dénomination, par contre – et c’était là un mystère insoluble -, comme tous ses camarades, il ignorait ce que voulait dire « Féministe ». La seule évocation de ce mot, chargé de tant de siècles de haine viscérale, le remplissait d’effroi. Et bien souvent, les Stanley l’utilisaient comme la plus humiliante des insultes. Rien qu’à l’entendre, on avait tout de suite envie de taper très fort avec ses petits poings serrés, tout en trépignant, en proie à un sentiment d’irrépressible colère !

Les Saintes Écritures (composées de deux épais volumes d’une trentaine de feuilles chacun), rapportaient une suite d’événements sanglants et révoltants. L’Ancien Almanach, texte fondateur, parlait de l’Agglomération d’avant les Grandes Élections. On y découvrait que l’Agglomération était jadis un lieu immense, rond, un peu humide (comme le Femme), et à ciel ouvert, sans blindages protecteurs. Cohabitaient là deux races distinctes que l’on nommait communément l’Homme et le Femme. Des Hommes naquirent avec le temps les frères-combattants. Toutefois, en ce qui concernait l’autre race, on ne savait fichtre rien. Le Femme était un mystère complet, savamment passé sous silence de la première à la dernière des pages des deux Almanachs. Et malgré toute la pugnacité de Stanley 13.093.109.013, qui tenta de décortiquer les écrits dans tous les sens, il ne trouva pas grand-chose, si ce n’est que « le Femme » et « Féministe » sonnaient de manière étrangement proche. Par ailleurs, le Femme était associé aux ténèbres, puisque, paraît-il, profitant des ténèbres, il venait se glisser vicieusement dans la couche auprès de l’Homme ! De plus, il était parfois un peu humide, vil, fourbe et il aliénait l’Homme. Mais que voulait dire « aliénait » ?

N.D.E. : Pour un esprit ordinaire tel que le vôtre, l’étude des textes sacrés n’aurait à ce stade rien révélé de particulier. Mai pour un esprit vif, incisif et éclairé, comme celui de notre héros, un détail capital se devinait à l’ombre de ce mot.

Oui, le secret se cachait dans cette petite phrase anodine et pleine de mystère : « Le Femme aliénait l’Homme ». Dès lors on pouvait faire un autre rapprochement. Si le Femme aliénait l’Homme, c’est que le Femme devait obligatoirement être en rapport avec cet autre terme que Stanley 13.093.109.013 avait déterré par le fruit de ses recherches coriaces.

Il ne toucha mot à personne au sujet de cette révélation qu’il pensait capitale, tant il était persuadé de tenir enfin là quelque chose de viable. Viable mais aussi mortellement dangereux. Aussi, il était essentiel de ne pas éveiller de soupçons inutilement. Il avait cherché très longtemps. Il profitait pour cela des pauses culturelles imposées par l’hyperhyperévêché, durant lesquelles les frères-combattants avaient l’obligation de se cultiver en regardant des projections d’holo-dessins animés. Lui, méthodiquement et avec patience, cherchait des contes qui comportaient le mystérieux mot-clé « aliénait ».

En vain.

C’est par le plus pur fruit du hasard, qu’il en découvrit un autre, avec lequel il fit immédiatement le rapprochement ; il retrouva la parole perdue !

Car il y avait cet autre détail dans le prologue du Nouvel Almanach : il était question du Femme qui volait des voix pour remporter les Grandes Élections et de l’Homme qui avait perdu le droit à la Parole. Or, Stanley 13.093.109.013 avait saisi au vol la subtile nuance qui voulait que les voix volées par le Femme étaient, de facto, des voix perdues pour l’Homme, donc qui équivalaient à une privation du droit à la parole de fait, à une parole perdue ! Or, dans le document poussiéreux qu’il retrouva, cette parole perdue s’incarnait dans un mot. Ce mot était : « Alien ». Quelle coïncidence frappante ! « aliénait » dérivait donc obligatoirement du mot « alien ». La boucle était bouclée.

Il retrouva la parole perdue en consultant d’anciennes planches de dessins de mauvaise facture, qu’il exhuma en fouillant la décharge publique de bord. Il trouva alors, dans une bulle, un ancêtre Stanley qui s’écriait avertissant un compagnon pris au dépourvu et figé devant le danger : « T’as perdu la parole ? Mais c’est un alien ! » en désignant le dessin d’un terrible monstre qui tétanisait son compagnon. Le monstre était effrayant et semblait humide.

Tout concordait : Parole volée, parole perdue, alien, aliénait ; Stanley 13.093.109.013 avait enfin mis le doigt sur quelque chose de très gros.

Il se remit d’arrache-pied en quête de fables comportant ce mot. Après des semaines de labeur, il en trouva une. Cette découverte fut pour lui un véritable triomphe. L’ouvrage était une antique adaptation d’une adaptation, d’une adaptation encore plus ancienne. Un vieux classique poussiéreux, qui avait très mal vieilli, dans lequel une troupe théâtrale « la Splendide », donnait une représentation mettant en scène l’équipage d’un vaisseau qui faisait la découverte d’un nid de monstres terribles. L’histoire se terminait assez mal, l’équipage était décimé presque en entier, et si l’on en jugeait par la dernière scène, devait donner lieu à une ou plusieurs suites qui n’avaient, elles, pas survécu au temps. Mais la révélation fut de taille. Le terme « alien » confirmait là aussi de terribles monstres qui se tapissaient dans l’espace. Ils étaient belliqueux et se dressaient toujours contre l’Homme, semant la mort et la désolation. Et ils étaient baveux, donc humides !

Il les tenait. Deux sources différentes concordaient vers la même révélation.

Voilà qu’il avait enfin découvert le vrai visage du Femme et sa véritable identité ! Le Femme était alien et alien n’était autre que le Femme. On avait dissimulé le véritable nom du Femme qui était en réalité alien ! Il en voulait pour preuve qu’il avait découvert un autre détail capital : le fait était que le holo de la Révélation avait failli être délibérément effacé. Mais miraculeusement il avait été mal supprimé et, par un véritable coup de chance, il avait pu le recompiler, en lançant une série de programmes de récupération de données. Quelqu’un voulait effacer toutes les traces. Mais pourquoi cachait-on cette vérité aux Stanley ? De quoi avait-on peur ? Il était déterminé à en découvrir rapidement la raison. Peut-être que la réponse était dissimulée ailleurs ? Il songea au second Livre Saint.

Le Nouvel Almanach narrait la Grande Raclée qui avait suivi les Grandes Élections, la chute de l’Agglomération, puis l’Exode. Mais le Nouvel Almanach était aussi un récit qui rapportait la vie et l’œuvre de Stanley 1.0 et de ses disciples, parmi lesquels figurait le Prophète Tiberius. Le Prophète Tiberius était contemporain du Fils de Dieu, et paraît-il, était son plus intime apôtre. Ce fut lui qui, inconsolable après le procès et la mutilation de Stanley 1,0, s’était élancé à la recherche des morceaux du sexe du martyr. D’après les écrits, il n’en retrouva que douze, le treizième – le prépuce -, fut perdu à jamais. On racontait qu’il fut mangé par inadvertance par un frère-combattant qui l’avait confondu avec un bretzel.

Le Prophète Tiberius était une énigme vivante. Il était à la fois le garant du Verbe, de la Foi, Gardien de la Vraie Lumière, Grand Guide spirituel, sexuel et militaire de l’Essaim. Il était aussi âgé que l’Essaim ! Nul combattant ne l’avait jamais vu de ses propres yeux, mais tout le monde savait que seuls les plus hauts dignitaires du Troisième Cercle étaient en droit de l’approcher. Stanley 13.093.109.013, lui, n’appartenait qu’au Premier Cercle.

C’était effectivement le Prophète qui avait compilé toutes les connaissances œcuméniques sur les pages des deux Saints Almanachs. Chaque combattant avait pour obligation de connaître les dogmes de sa religion sur le bout des doigts et de s’y conformer avec la plus stricte obéissance. Tout écart majeur était sévèrement puni et le contrevenant finissait jeté dans les fournaises atomiques des chaudières de bord. Stanley 13.093.109.013 était un grand spécialiste des Saintes Écritures. Il était capable d’interpréter tous les thèmes sans jamais commettre la moindre erreur. Il frisait la perfection et c’est ainsi qu’il fut remarqué. Il fut promu et eut la charge de transmettre cette foi exemplaire aux diacres-commandos que l’on plaça sous son autorité. Car les soldats, tout comme les religieux, se devaient d’avoir une foi profonde, en vertu de l’ancien adage qui enseignait que la foi triomphe des épreuves.

Mais en vérité, je vous le dis, la foi jouait quelques fâcheux tours à Stanley 13.093.109.013. Pour ainsi dire, elle lui faisait même cruellement défaut. Oh, bien sûr, il faisait semblant. Il était même passé maître dans la dissimulation de ses pensées profondes et se gardait bien de les révéler à quiconque. Cependant, à force de chercher la vérité sur les lignes des deux Saints Almanachs, il avait compris que quelque chose d’inquiétant se dissimulait entre les lignes.

Lorsqu’il fut confronté au doute pour la toute première fois, ce lui fut un véritable choc. Il s’élança pour s’en ouvrir immédiatement à l’un de ses supérieurs (avec lequel il avait à l’époque une relation amoureuse), mais une petite voix intérieure lui souffla de ne rien dire et d’attendre…

C’est ce qu’il fit.

En attendant, il redoubla d’effort pour disséquer chaque dessin, chaque bulle, chaque moindre petite case et chaque planche des Saintes Écritures. Et il trouva des failles. Tout d’abord de simples fissures aux contours incertains, à peine esquissées. Puis, petit à petit, il distingua avec une acuité de plus en plus affermie les gouffres béants qui s’ouvraient au cœur même de cet enseignement. Enseignement avec lequel on occupait leur cerveau la majeure partie de leur temps libre.

Tout cela n’avait aucun sens. Ou plutôt si, tout prenait désormais un sens nouveau : On leur cachait quelque chose. Une vérité si incroyablement machiavélique, qu’il avait fallu recourir à tout un système de croyances et d’artifices pour détourner leur attention.

Mais quelle pouvait être cette terrible vérité qui se dissimulait derrière tous ces dessins et tous ces mots tracés sur les planches des Saints Almanachs ?

Stanley 13.093.109.013 décida d’agir. Seul contre tous.

Il était impensable de gagner d’autres frères-combattants à sa cause. Il aurait été immédiatement traité de conspirationniste et de déviant, puis jeté dans la chaudière atomique pour fournir quelques kilowatts d’énergie à ses amis au saint-sauna. Par conséquent, il se mit en tête de gravir les échelons et de passer au Second, puis au Troisième Cercle. C’était la seule issue pour enfin connaître toute la vérité. Des bruits couraient selon lesquels on aurait déjà vu quelques bienheureux Stanley être appelés à passer l’épreuve des Cinq Errances pour passer au Second Cercle. Sa tactique était simple : demeurer exemplaire sur toute la ligne ; attirer l’attention des supérieurs, afin que ceux-ci en rendent compte aux mystérieux télé-Cardinaux du Second. Il était persuadé qu’il serait alors convoqué, puis initié aux Mystères de plus en plus élevés, jusqu’au jour de son ascension jusqu’au Troisième Cercle où, à ne pas en douter, les Grands Maîtres détenant toute la vérité, la lui transmettraient, lors d’une transcendante épreuve initiatique. Si seulement il avait pu contacter lui-même ces êtres inaccessibles. Où les chercher ? Comment les reconnaître ? L’Essaim était si savamment cloisonné, que les Stanley des différents cercles ne se côtoyaient jamais. Ils étaient séparés par d’épais blindages, qui les bornaient à des territoires totalement indépendants les uns des autres, hermétiquement et immuablement dissociés, depuis le début des temps. Pourquoi d’ailleurs ?

Néanmoins, il y avait peut-être une autre solution. Il était un guerrier entraîné à tuer ; une redoutable bête de guerre dans un corps de velours. Et des bruits couraient de plus en plus parmi ses semblables qu’une vaste opération militaire était sur le point de se concrétiser. Il y avait là une carte maîtresse à jouer. Il fallait que son unité se distingue au combat et que lui devienne un héros. Là était peut-être la solution. Cependant, quelque chose clochait avec les opérations militaires et, sans pouvoir l’expliquer, Stanley 13.093.109.013 flairait que tout un pan de la conspiration étendait ses tentacules visqueux dans cette direction aussi.

Il y avait, en effet, une autre question qui le gênait beaucoup : Pourquoi aucun des frères-combattants ne conservait de souvenirs des précédentes opérations militaires, nommées affectueusement « purifications » ? Pourtant tous savaient que leur Guerre Sainte durait depuis des millénaires. Leurs consciences étaient néanmoins en proie à un profond désarroi : les plus anciens souvenirs ne remontaient qu’à quelques mois seulement !

Il avait discrètement enquêté à ce sujet auprès de ses amants et tous lui confirmèrent indirectement ses soupçons : aucun d’entre eux n’arrivait à se remémorer de faits antérieurs à cinq-six mois. Il était difficile d’être plus précis, la notion du temps était très compliquée à appréhender. Le rythme asynchrone imposé par les prières induisait une défaillance intellectuelle dans la faculté à mesurer le temps. C’était une véritable malédiction et pour y échapper il n’y avait qu’une seule solution : il fallait court-circuiter les prières. Et là, il se heurtait à un problème de taille : les prières étaient obligatoires et chaque frère-combattant disposait d’un petit implant sous-cutané, placé derrière les testicules, qui se mettait à sonner lorsque le temps de louer le seigneur était arrivé. Cela s’appelait « sonner les cloches ». Chaque Stanley avait alors cinq minutes pour se rendre au terminal le plus proche et se connecter avec un câble spécial au turbo-moulin à prières, en adoptant la position réglementaire : face à terre, le rectum surélevé. Chaque individu disposait d’une petite interface implantée dans ses chairs au niveau du scrotum, où s’enfichait ce câble. Cette interface connectait le divin aux terminaisons nerveuses de sa colonne vertébrale. Tous les points-prières disposaient de neuf embranchements, ce qui permettait à neuf frères-combattants à la foi de se disposer en cercle autour du turbo-moulin, qu’ils honoraient avec leurs postérieurs dénudés. Lorsque les prières s’élevaient avec zèle, le turbo-moulin montait en tours, transmettant la dévotion vers les mystérieux psychodrains du Second Cercle. Les plus fervents des Stanley étaient alors récompensés par des crédits liturgiques qu’ils pouvaient dépenser dans les boutiques de bord duty free. Et Stanley 13.093.109.013 était de loin l’un des plus performants. Il avait déjà dépassé les 50 000 crédits, lors de la dernière prière, ce qui lui avait valu un « Boost bonus » et un chèque-cadeau à dépenser à sa guise auprès de l’institut capillaire du régiment.

Lorsque les cloches se mettaient à sonner, il valait mieux ne pas traîner. Combien de pauvres malheureux arrivaient en dernier et constataient, impuissants, qu’il n’y avait plus de fiches disponibles ou que le dernier câble qui restait était défaillant. Et ça arrivait plus fréquemment que ce que l’on croyait. Bien souvent, pris par l’ardeur des prières, un Stanley débordant de zèle emportait dans son rectum un bout de câble sacré ! On disait alors affectueusement à celui qui arrivait après lui, qu’il l’avait dans son cul. C’était ça aussi la religion…

Il n’était pas de bon ton de manquer une prière, mais dans sa grandeur, le Prophète Tiberius accordait à tous le droit à trois « erreurs » par vie. Au moment de sa création, chaque frère-combattant jouissait d’un crédit de trois « blasphèmes ». Ce petit nom affectueux, dont fut affublée cette magnifique indulgence, permettait, en cas d’un manquement au rendez-vous, de ne pas finir systématiquement dans la chaudière atomique. Les blasphèmes étaient difficiles à regagner et il fallait passer pour ça dans les fameuses cryptes de rectification où les protagonistes étaient plongés dans d’épaisses ténèbres.

N.D.E. : Les ténèbres étaient le pire supplice que pouvait endurer un frère-combattant !

Tout être normalement constitué avait peur du noir et nombreux étaient ceux qui préféraient sans hésiter la mort à ce terrifiant traitement. Ceux-là, on les citait en exemple, puis on les jetait dans la chaudière en véritables héros.

L’obscurité était un symbole religieux fort ; les ténèbres évoquaient, après tout, le Femme qui rampait insidieusement vers la couche de l’Homme. Et l’inconscient, préalablement préparé par les prières, savait bien mieux que l’individu lui-même interpréter ce genre de stimuli. Aussi, c’est dans une crainte surnaturelle sans nom que de tels tourments se déroulaient. On disait d’ailleurs que dans le noir, on n’entendait pas crier.

N.D.E. : Il nous parait nécessaire de préciser ici – afin que les faits relatés puissent l’être sous un éclairage tout à fait complet et pertinent -, que les combattants, au cours de toute leur existence, ne connaissaient l’absence de lumière que durant de rares moments où on leur infligeait quelques punitions ou peines, citées en exemple précédemment. Aussi, les ténèbres demeuraient-elles un outil de conditionnement on ne peut plus puissant et efficace. Et vu, comme nous l’avons constaté ci-avant, que le Femme et les ténèbres étaient liés, nous laissons au lecteur le soin d’imaginer toute l’horreur de ces maltraitances…

Mais Stanley 13.093.109.013 n’avait jamais manqué une seule prière ce qui, somme toute, était relativement rare pour un individu du Premier Cercle. La plupart de ses congénères avaient blasphémés une fois au moins, mais lui, jamais. Cette attitude avait réellement dû jouer dans sa récente promotion, il en était persuadé. Il fallait donc mettre tout cela à contribution pour son projet. Maintenant qu’il y pensait, ce système était véritablement bien foutu. On contrôlait chaque individu par des obligations et du bourrage de crâne, par la peur, la foi et… par le rectum ; un cocktail bien détonnant et surtout très efficace.

Il se tourna de trois-quarts et contempla le reflet de sa silhouette athlétique sous cet angle nouveau. D’autres détails de son anatomie se dévoilaient à ses yeux et il les dévorait littéralement avec délectation. Il remarqua la douce courbure rebondie de ses fesses, et se donna un tape bruyante sur la fesse droite, ferme et musclée puis, songea à l’avenir.

La prochaine purification se précisait de plus en plus. Des bruits couraient parmi les frères-combattants qu’on avait enfin découvert le repaire des Femmes. Après tout ce temps immémorial, on avait débusqué ces vermines et leur nid originel. Ça allait être un massacre. Tous frissonnaient secrètement à l’idée de l’Armageddon et de la vengeance qu’il leur serait donné d’accomplir. Quelle chance ! Après tous ces millénaires d’errances, le grand moment arrivait. L’excitation dans l’Essaim était à son comble et la rumeur devait dire vrai, car les ordres arrivaient de là-haut sur les tabernacles-relais avec une cadence qui allait crescendo ; on intensifiait les entraînements, on enseignait à la hâte de nouvelles techniques de combat, on initiait les troupes à l’utilisation des jetpacks ; on préparait, enfin, les Stanley à se protéger des radiations nucléaires. Il était prévu de raser d’emblée le monde avec une attaque atomique massive, puis d’envoyer les frères-combattants finir le boulot à la main.

La protection contre les radiations était simple et astucieuse. Il s’agissait d’un composé chimique qui modifiait la structure moléculaire des tissus organiques, les rendant imperméables aux radiations. Dès à présent, on leur avait distribué ces petites plaquettes emballées dans des petits papiers aux couleurs criardes. Le contenu était mou et de couleur rose et il fallait le mâcher sans avaler. Le goût était agréable et fruité, et comble du hasard, on pouvait faire avec des bulles qui explosaient à la figure. Sans dommages, bien évidemment. L’antidote fut breveté aux temps jadis de l’Agglomération sous le doux nom de « Mâle-a-barre ». Stanley 13.093.109.013 appréciait fortement ce produit et en usait sans aucune forme de parcimonie. De plus ça lui donnait bonne haleine.

Il songea de nouveau aux mystérieux Femmes. Il analysa son propre ressenti. C’était indiscutable, il était franchement hostile à ces engeances du mal. Chaque atome de sa peau, chaque neurone de son cerveau avaient été conditionnés pour réagir de la manière la plus violente qui soit face à un alien, ce Femme humide et féroce. Et quel hasard, justement, l’affrontement allait se dérouler de son vivant. Cela faisait plusieurs milliers d’années (et quelques éléments lui faisaient même penser que cette interminable traque avait dépassée les dix mille ans), que l’Essaim parcourait la galaxie à la recherche de ces sombres adversaires. Mais alors les précédentes purifications, en quoi consistaient-elles ? Il avait entendu dire qu’on était tombé ci et là sur des postes avancés de ces monstres et que désormais, l’étau se resserrait.

Mais par qui et comment se répandait ces nouvelles ? Toute la série à laquelle appartenait Stanley 13.093.109.013 était sortie des cuves de clonage au même moment. Et personne d’autre qu’eux ne circulait dans les niveaux autorisés au Premier Cercle. Tous les supérieurs qu’il rencontrait étaient eux-aussi sortis des cuves au même moment que lui. Se pouvait-il que les fuites viennent du Second Cercle ?

Rien ne collait dans tout ça.

Les planches de dessins des Écritures Saintes insistaient avec une telle force sur l’impérieuse nécessité d’éradiquer jusqu’au dernier Femme qui se cacherait sous les étoiles, que ça en devenait ridicule, mais surtout suspect. D’autant qu’on était même allé jusqu’à travestir le nom d’alien en lui substituant celui de Femme.

Pourquoi ?

Il se recentra sur son objectif à court terme. Oui, il fallait impérativement qu’il franchisse les échelons du Second et du Troisième Cercle et alors seulement son esprit connaîtrait enfin la paix. Il saurait et le savoir était la clé de toute chose. Il avait tellement soif de connaissance… C’était comme un vide mystérieux qu’il n’arrivait pas à combler, comme un organe manquant à son organisme.

Il allait justement se positionner à quatre pattes pour admirer son rectum dans la glace lorsque, soudainement, un son strident d’alarme retenti avec des hurlements apocalyptiques. Des lumières rouges se mirent à clignoter à tous les niveaux. Stanley 13.093.109.013 savait ce que cela voulait dire : La purification avait commencé.

Sans réfléchir un seul instant, mu par un conditionnement implacable, nu qu’il était, il se rua au point de rassemblement. Il avait battu tous les records de vitesse. L’agitation était à son comble. Les sirènes hurlaient à rompre les tympans, les frères-combattants affluaient par milliers dans l’immense hangar de largage où ils avaient rendez-vous avec l’Histoire. Ils se pressaient à tour de rôle aux distributeurs de gommes à mâcher antiradiations (Stanley 13.093.109.013 prit un paquet goût fraise), ils se fixaient mutuellement les armures adaptatives, ils connectaient au circuit électrique des cuirasses les redoutables sulfateuses à protons et autres Gatling, semeuses de mort. Aux lourdes plaques hexagonales, qui les caparaçonnaient, étaient fixés les jetpack et chaque coéquipier pompait désormais à son partenaire le carburant nécessaire à l’envol.

Il retrouva ses hommes au point de rassemblement qui fut fixé à son escouade par « Le petit manuel du frère-combattant interactif et illustré à colorier soi-même ». Certains avaient les yeux injectés de sang, d’autres humides, mouillés par des larmes de bonheur. Le grand moment arrivait, c’était maintenant. L’impitoyable entraînement que tous avaient subi portait en cet instant ses fruits bien mûrs. Ils savaient exactement que faire, où aller, où chercher le matériel, comment l’utiliser, comment le fixer, que faire juste après… Tous les gestes étaient devenus des automatismes, des réflexes conditionnés.

Une légère secousse annonça l’arrivée de l’Essaim et l’arrêt du vaisseau. Des sons graves montèrent des entrailles de l’astronef – signe de dégazage -, et les soutes à bombes furent ouvertes. Quelques brefs moments après on entendit un lointain écho étouffé d’explosions titanesques qui pulvérisaient à l’instant le monde de ces vermines scabreuses.

Stanley 13.093.109.013, aidé par ses diacres-commandos, fut recouvert de son blindage individuel, apposé à même sa peau nue qu’il n’avait pas eu le temps de recouvrir avec des vêtements. L’accoutrement ainsi disposé n’était pas très confortable, mais il n’en avait cure, il était un redoutable Stanley et un futur héros, prêt pour l’ascension divine qui le mènerait vers les Cercles inaccessibles aux autres mortels. Il avait rendez-vous non seulement avec l’Histoire, mais aussi avec son destin.

Le diacre-médic de son escouade lui injecta dans le cou un liquide visqueux : le « Coca-Lol ». C’était un concentré de stimulants méta-protéineux, qui se répandaient jusqu’au cœur de l’ADN, modifiant diamétralement mais à court terme, toutes les cellules du corps. Le produit commença à agir immédiatement. Il senti sa force décupler en même temps que sa rage et sa transpiration. Tous les Stanley se mirent à transpirer comme un seul homme. Ils étaient à présent métamorphosés en bêtes sauvages vouées à la destruction. Leur véritable fonction venait d’être activée et ils quittèrent l’état de veille dans lequel ils étaient tous plongés depuis leur sortie des cuves. Tous les centres nerveux furent désinhibés ; les peurs annihilées, la terreur du noir déprogrammée, l’agoraphobie balayée d’un revers de main… Le miracle de la science opérait en grande pompe et à grosses goûtes de sueur virile. L’écume montait aux lèvres, des chants de guerre spontanés retentirent ci et là. Le chaos surgi ici et maintenant allait porter un coup de poignard définitif à l’ordre social du Femme, qui se terrait quelque part, en-dessous des immenses cylindres noirs, porteurs de mort.

Il y a eu soudainement un incroyable flash lumineux. Tous se turent et regardèrent religieusement dans sa direction.

Accompagné d’un son de trompettes célestes, en hauteur, en un emplacement du gigantesque hangar où tous les yeux pouvaient le voir, apparu dans les airs le Grand Prophète Tiberius. Son image holographique était plus réelle que nature.

Enfin ils le contemplaient dans toute sa sainte gloire.

Il était immense et si majestueux ! Il en émanait une telle aura de puissance et de prestance que tous eurent le souffle coupé net. Il était leur reflet exact. Il portait une armure étincelante, des sandales dorées, une large cape pourpre, et en lieu et place de la tonsure réglementaire, son front était orné d’une couronne de laurier et d’olivier. Dans sa main droite il portait la Sainte-Relique devant laquelle certains baissèrent respectueusement les yeux, en signe de crainte divine.

Le silence était empreint d’une aura quasi religieuse. Des larmes d’adoration coulèrent sur les visages. D’aucuns formulèrent à voix basse des vœux. Le Prophète regarda au loin, devant lui, puis brandit dans son bras droit le Saint Symbole de l’Essaim : le sexe et le glaive entrecroisés. Il fronça ses sourcils et, arborant une attitude paternelle, tonna d’une voix qui roulait comme les tambours de l’apocalypse :

– Mes frères-combattants d’armes ! Ce jour est un jour dont l’Histoire se souviendra comme celui où notre errance a pris fi…fin (il y eut un léger grésillement et l’image tressauta, comme éraillée). Nous avons trouvé le ni…nid du mal. Le Fe…Fem…me est là, sous nos pie…pieds. Il rampe et se con…sume dans le feu ato…to…mi…mique. Alors, enfants de la fra…rat…fratrie, le jour de gloire est ar…r…r…rivé ! Au nom de Stanley 1,0 en avant et pas de pi…pi…pitié p…p…pour… l…les c…c…c… … …

Il n’y a pas eu de fin. On aurait juré entendre un soupir d’exaspération étouffé, puis l’image trembla, grésilla, et disparut aussi soudainement qu’elle était apparue. D’un seul coup, d’immenses sas se mirent en branle, s’ouvrant sur le vide.

Des cris, des hurlements, aurait-il fallut dire plutôt, des beuglements inhumains et bestiaux, remplirent aussitôt les hangars. Tiberius et son Saint Symbole prirent les allures d’augure divine. Et tous s’écrièrent d’une seule voix :

– Par ce signe nous vaincrons !

Les jetpack s’allumaient à tour de rôle, exhalant d’épaisses fumées noires, crachant du feu, le tout dans un vacarme de tous les diables. Les combattants se jetaient dans le vide en poussant des cris de guerre tels que : « Qui ne saute pas n’est pas Stanley ! ». Par vagues, les dizaines de milliers de guerriers assoiffés de vengeance millénaire se déversaient sur la surface du monde des Femmes. La quête touchait enfin à sa fin.

Et l’apocalypse se déchaîna sur le monde.

Stanley 13.093.109.013 finissait sa patrouille, lorsqu’il repéra enfin un petit groupe isolé de Femmes dérivant à faible altitude. Leur forte signature infrarouge les trahissaient sans erreur possible sur les récepteurs implantés dans l’arme qu’il tenait fermement de ses deux mains. Il donna ses ordres à son escouade et, tel un seul Stanley, tous virèrent de bord en piquant vers la cible. Bientôt il les verrait, bientôt il saurait à quoi ressemblaient ces monstres légendaires, ces horreurs mythiques humides qui les remplissaient tous de terreur.

Il songea à tout ce qu’il s’était imaginé depuis sa venue au monde à bord de l’Essaim. Il pensa à toutes ses découvertes récentes, à ses brillantes déductions au sujet des mystérieux Femmes. Ils étaient là, enfin, sous ses yeux. Il avait rassemblé ce qui était épars ! Le Femme et l’alien se réunissaient enfin en un seul être, une seule entité qui n’aurait jamais dû être séparée.

Oui, les monstres étaient fidèles aux pires cauchemars et aux plus laides manifestations que la vie, dans une convulsion improbable, avait pu enfanter dans un moment de pure démence. Les silhouettes étaient disgracieuses et sans raffinement aucun. Elles étaient de relativement grande taille, filiformes et repoussantes, munies de trois paires de membres supérieurs préhensiles, accolés à un corps serpentiforme luisant et visqueux. Celui-ci s’élargissait dans sa partie supérieure, à laquelle venait se greffer une horrible tête ovale dépourvue de nez, de bouche et d’oreilles. Elle semblait totalement disproportionnée par rapport au reste du corps. Mais ce qui était le plus effrayant, c’est qu’elle était munie d’énormes yeux inexpressifs, couverts de centaines de facettes sur lesquelles se reflétaient, comme sur autant de miroirs, les lointaines explosions atomiques. On distinguait le suintement permanent d’un liquide argenté qui venait se répandre sur le reste de ce qui devait être le visage, le cou et le corps – le Femme est parfois humide -, se dit-il, songeur. Sur cette tête hideuse, on remarquait de nombreuses rangées de protubérances mobiles de tailles variées, parcourant sa surface selon des formes aux géométries complexes. Stanley 13.093.109.013 ne put saisir à quoi pouvaient bien servir ces organes aux agencements quasi-mathématiques. Sur ce qui semblait être le dos on distinguait des longues excroissances fibreuses, pouvant dépasser plusieurs mètres, qui accompagnaient par un mouvement ondulatoire les courants atmosphériques. Des micro-décharges électriques se propageaient sous la fine couche de ces répugnants tentacules. L’ensemble de ce corps de serpent grotesque s’affinait en une longue queue mobile et de toute la surface des monstres, irradiait en permanence une sombre aura rouge. Il remarqua qu’elle changeait d’intensité et de teinte. Les bêtes n’avaient même pas de jambes, d’anus ni de phallus ! Jamais aucun des combattants n’aurait pu imaginer chose aussi malsaine et effrayante. C’étaient là ces aliens immondes qui les avaient chassés jadis du paradis. Il était temps de leur rendre la monnaie de leur pièce.

Son escouade ouvrit le feu. Le petit groupe de Femmes fut presque entièrement décimé et Stanley 13.093.109.013 s’arrêta quelques instants devant le dernier spécimen encore en vie. Il était pour lui et ses camarades le lui laissèrent en signe de la profonde fraternité qui les unissait. Il le toisa avec une haine viscérale qui transcendait toute forme de raisonnement intellectuel, cracha sa salive goût fraise, fit une bulle avec sa gomme antiradiations et avant de faire feu, lui lança à la figure toute sa haine multimillénaire qui se cristallisa en cette seule et unique courte phrase :

– Fucking alien !

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– Fin –

Zulaan, mars 2017

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